FLORILÈGE DE GRÜNFELD – QUATRE

Publié le par ZEITNOT

début en  FLORILÈGE DE GRÜNFELD - UN

 

Une froidure humide, la poigne brutale de quelques rafales, une houle grossissante, il pensa que le Fromveur devait farguer mal. Des lectures, des films, des conversations, des confidences lui avaient au fil des années révélé sa différence.   Les autres rêvaient ou redoutaient, aimaient ou détestaient, s’enthousiasmaient ou désespéraient, souffraient ou exultaient. Lui… Lui n’était que spectateur. Spectateur de sa vie et des autres, spectateur infatigable et rigoureux, sans passion, et même sans la moindre émotion. Un temps, il avait feint. Et puis renoncé. Les autres vivaient ou prétendaient vivre, lui fonctionnait en ne s’intéressant qu’à l’enchaînement, qu’à la logique des faits. Le pourquoi lui était indifférent, étranger. Hermétique à la littéraires, la poésie, la peinture ou la musique, aucun attachement, aucune tendresse, aucune attirance particulière, il ne considérait pas la mathématique ou les échecs comme supérieurs, mais c’était son univers. Les courses en montagne et l’escalade n’étaient pour lui qu’un problème vertical engageant le corps. Comme toujours dans son existence, enfin pour ce dont il était sûr qu’il s’agissait de souvenirs personnels, pas ces souvenirs que les proches essayent de vous greffer, le parallèle échiquéen s’établit...  Le zugzwang impose au joueur s’y trouvant acculé un dilemme limpide : ne pouvoir jouer qu’un coup menant à sa perte ou abandonner. Irréalistes, certains prolongent un peu une illusoire survie. aveugles d’autres ne se rendent pas compte qu’ils se condamnent en agissant, quelques incorrigibles optimistes espèrent que l’adversaire se trompera… Ceux-là feraient mieux de s’adonner aux petits chevaux. Était-il en zugzwang ? Pas vraiment, car rien ne l’obligeait à bouger. Même si son sort semblait entendu, il jouissait encore d’un délai pour réfléchir. Si les hommes étaient après lui, il pensa que le temps qu’ils mettraient à le trouver lui donnerait une indication. Vingt minutes tout au plus signifieraient que le groupe disposait de moyens pour le localiser, vraisemblablement un minuscule émetteur dissimulé dans les affaires provenant de la cantine. Où l’installation avait-elle été pratiquée ? Dans les services de Brochant, au cours de l’acheminement, à la douane, et pourquoi pas au restaurant lorsqu’il avait confié ses thermos à la serveuse ? Qui le pistait ? Ennemis, amis ? Ces mots le firent sourire car il connaissait l’interchangeabilité des rôles. était-il gibier, appât ? était-il déjà inutile ou gênant ?

 

Le vent tomba en même temps qu’il prit sa décision. Une fois le sac et l’anorak arrimés au lest, il progressa latéralement sur une vingtaine de mètres, passa une dalle assez fine et après une lolotte* sauvage retrouva une fissure qu’il avait jadis utilisée pour un pendulaire gentillet permettant d’atteindre la vire très praticable qui contourne l’éperon Bac’haol. Après… Malgré l’humidité tout serait simple, des chemins bordés de végétation le mèneraient vers des itinéraires tranquilles, du tourisme.

 

Une heure plus tard le bruit des moteurs. Le zodiac allait et venait le long de la falaise, le lest avait sûrement entraîné le sac au fond et, à la lumière d’un projecteur, les hommes scrutaient inutilement la mer à la recherche d’un corps qui aurait chu. Celui qui avait installé l’émetteur était un incapable, les deux cordes ou les chaussons auraient été bien plus appropriés, on est de plus en plus mal secondé conclut-il tandis que l’embarcation mettait le cap sur Molène. En attendant l’ouverture de la Duchesse Anne il marcha l’esprit occupé par des variantes en intriquant, en combinant les numéros de coups et de parties. Il remua tout cela tel un orpailleur faisant tournoyer sa battée. Sans orgueil il pensait que tôt ou tard, sa mémoire aidant, quelque chose surgirait de la confusion. Réussir ou échouer… Quelle importance puisqu’à tout moment on peut arrêter sa pendule et quitter la salle.   

 

Au téléphone Brochant ne manifesta aucune surprise lorsqu’il lui dit qu’après s’être offert un bol d’air il allait prochainement explorer Ker Ifern. Ironie, c’est dans la baie de Poull Ifern que son cadavre aurait dû lutiner avec les crabes si la chasse avait été mieux menée, peu importe par qui.

 

* lolotte on attribue ce mouvement au grimpeur Laurent Jacob.

* pendulaire, rappel pendulaire qui permet en prenant de l’élan le passage d’une voie à une autre, afin d’éviter des difficultés intermédiaires, de s’économiser ou de gagner du temps.  

 

À suivre, éventuellement.

 

  Pour Fomahault mais pas exclusivement  LES MOTS, LES NOTES ET AUTRES… 

 

 

Décédée le 5 novembre la merveilleuse Shirley Verrett. Elle n'a eu droit qu'à un communiqué très court, il est vrai qu’en France nous avons Madame Bruni-Sarkozy…

 

Gluck http://www.youtube.com/watch?v=rwDoXvwk9G0

Berlioz http://www.youtube.com/watch?v=kd5oESznTK4

http://www.youtube.com/watch?v=KjejHALHnOE

Verdi http://www.youtube.com/watch?v=-0GAV15KRW8

Saint-Saëns http://www.youtube.com/watch?v=oJfR8qxXL8g

 

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Axel21Bonsoir Kinou. 12/11/2010 21:27


Tu avances à pas de loups (de mer).
PS: j'écrirais lest et à un autre endroit "littérature".


Fomahault 09/11/2010 12:03


merci ! c'est le mot juste.


Xavier lainé 09/11/2010 05:02


Bon, et bien, on attendra la suite...


BMB 08/11/2010 21:09


de moins en moins simple... mais prenant comme toujours.