LE SON – TROIS

Publié le par ZEITNOT

début en  LE SON – DEUX

 

Ils se répartirent le travail, façon de parler, c’est Gabrielle qui organisa les opérations. Il fallut d’abord remiser la vieille télévision et son décodeur, débarrasser une table de trois énormes piles de revues, déballer le matériel, remettre les blocs de polystyrène dans les cartons ; il exila tout ce fourbi dans une pièce aussi vide que deux autres, ses parents avaient emporté leurs horribles vieilleries dans le splendide appartement qu’ils avaient acheté au Touquet pour y vivre de leurs rentes près de cousins. Belles rentes, il y participait largement depuis que le couple rapiat lui avait cédé l’agence. S’estimant plus qualifiée Gabrielle procéda aux connexions pendant qu’il mettait un peu d’ordre dans le salon et préparait le café. Cette femme tantôt agenouillée tantôt à quatre pattes, son étroite jupe remontée haut sur ses cuisses, le balconnet si prometteur sous le chemisier tellement échancré… Il trouva plein de choses à faire dans la cuisine, ouvrit un placard et inventoria son contenu, inspecta un tiroir puis un autre, déplaça des objets sans aucune raison, passa un coup d’éponge ici et là en redoutant le moment où il devrait apporter le plateau. Il ouvrit une fenêtre et la nuit déversa une touffeur oppressante, les médias n’exagéraient pas en parlant de canicule. Seul, il aurait pris une douche, longtemps, et de plus en plus froide, puis il serait allé respirer un peu sous les grands arbres des Buttes Chaumont. elle appela, enfin !

 

Tout fonctionnait, les chaînes avaient été repérées, l’image était excellente, l’équilibre de la stéréophonie parfait, Gabrielle expliqua l’usage de la zappette donnant accès à de nombreux menus, il ne restait plus qu’à essayer le lecteur, pas tout à fait…

—- Je ne sais pas vous… Mais moi je n’en peux plus, je me sens poisseuse on se croirait dans une étuve. Et si on changeait de programme ? Le café, franchement, ce serait mettre de l’alcool sur le feu. J’ai aperçu votre frigo américain, ça distribue des glaçons ces merveilles, alors un vin léger ou du Champagne si vous avez, dès que je la trouve je squatte votre salle de bain. Non, non ! Laissez-moi chercher, j’adore fouiner chez les gens, j’ai une âme de cambrioleuse, votre chambre ne doit pas être loin, je me dégotterai bien une grande chemise comme celle que vous portez, vous en avez deux autres, une bleue et une grise.  J’en ai pour dix minutes max, promis.

 

Un tohu-bohu dans la tête et dans le corps, des frissons et du chaud, de l’exaspération que le fatalisme noyait. Lamentable, il se sentait lamentable. Il remplit sa mission avec autant d’enthousiasme que lorsqu’il allait passer Noël avec la famille.  En plongeant la bouteille dans le seau il se souvint qu’il l’avait achetée pour fêter sa sortie de l’hôpital, cinq années plus tôt. Comme à tant d’autres projets il avait renoncé à celui-là et s’était ensablé dans le travail et la solitude. En ce moment, et cela n’était jamais arrivé depuis le départ de ceux qu’il nommait les fesse-mathieu, il y avait une autre vie chez lui et en même temps que lui, une tête avec dedans ses goûts, ses souvenirs, ses idées, ses aspirations, ses désirs peut-être, une tête en haut d’une chair souple et intacte, vigoureuse et harmonieuse. Immobile, son plateau dans les mains, il entendait le miroir du réfrigérateur ricaner en lui criant sa jambe raccourcie, ses épaules de traviole, son arcade bosselée d’où partait la cicatrice violacée barrant son visage. Il n’était qu’os et barbaque rafistolés, un exploit de réanimateurs et de chirurgiens. Et puis… Et puis ce reflet le rassura, le comportement de Gabrielle si libre était sans malice et sans crainte parce que lui, lui n’existait à ses yeux pas plus qu’un meuble ou le parquet. Elle, faisait partie des vivants et lui, lui n’avait plus de vie, plus du tout. Il entendit ses pas dans le couloir et regagna le living, pieds nus elle avait perdu quelque centimètres, bien que trop ample la chemise bleue lui allait bien, sans doute un effet de la couleur.

-Vous devriez en faire autant, vous serez mieux après, j’explore un peu en vous attendant, ça ne vous gêne pas.

Ce soir les points d’interrogation étaient au rancart. Debout dans la baignoire il écoutait l’eau ruisseler sur sa carne, observait le jeu de la mousse tourbillonnant autour de la bonde, un petit troupeau de bulles centripètes inexorablement englouties, et d’autres arrivaient, et d’autres encore, un raccourci de l’existence, on s’agite, on tourne, on finit dans le trou.

La porte du dressing était ouverte, une tringle tirée portait trois cintres où les vêtements de Gabrielle étaient soigneusement disposés. Sur le lit, un slip, de fines socquettes, un pantalon et la chemise grise. Il s’habilla, repassa par la salle de bain sans trop savoir pourquoi et claudiqua jusqu’au salon, ce soir la meute ne lâchait pas sa jambe.

—- C’est curieux chez vous, cette moitié déserte, si j’avais autant de place… J’aime bien la vaste pièce avec le piano au milieu et les livres tout autour, j’ai évalué à partir d’une rangée, j’aime bien compter les choses, cinq mille mini, vous les avez tous lus sûrement, moi je lis peu, les histoires des autres ou c’est triste ou ça finit mal ou ça ne tient pas debout, jamais je n’ai pu me mettre à la place d’un personnage. On boit et puis on regarde, je sens que vous en mourrez d’envie. On essaye avec votre film, à tout hasard cet après-midi j’en ai pris un au club vidéo, vous savez à côté du fleuriste. Bien ce film, émouvant, je l’ai vu trois fois.

 Un interminable plan fixe sur ce qui paraissait être une galerie très sombre. Peu à peu des sculptures, non, des statues émergeaient de l’obscurité…

Et le son.

À suivre, éventuellement…

Suivant la suggestion de BMB que je remercie.

A.BORODINE  Dans les steppes d'Asie centrale

Orchestre http://youtu.be/C9VARstGXIk

Ensemble de cordes http://youtu.be/sw9vblQi4lI

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Publié dans NOUVELLES

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Axel21 04/08/2011 16:55



Je suis comme BMB, avec un souvenir de l'école primaire et de la radio scolaire qui, à jour fixe, nous initiait, petits campagnards, à la musique classique grâce à un instituteur adepte de la
méthode Freinet. Quant à ton personnage, trop préoccupé par le son, il en oublie la lumière.


A croire que Johnny était un prophète...


Gabrielle, tu brûles mon esprit
Ton amour étrangle ma vie
Et l'enfer, devient comme un espoir
Car dans tes mains je meurs chaque soir
Je veux partager autre chose que l'amour dans ton lit
Et entendre la vie et ne plus m'essouffler sous tes cris
Oh fini... fini pour moi
Je ne veux plus voir mon image dans tes yeux


J'attends la suite avec avidité, of course.



BMB 03/08/2011 22:18



merci pour ce morceau. je crois que je ne l'ai pas écouté depuis l'école primaire. C'était le professeur de musique qui nous l'avait fait écouter. Il avait la passion de la musique et nous
expliquait les histoires qu'elles illustraient.


Prés de 50 ans après j'en garde le souvenir...