UN SON - UN

Publié le par ZEITNOT

LE SON - UN

 

 Jusqu’à la nuit il avait fait tellement chaud que la pluie tant attendue se transformait en un tulle frémissant au dessus de l’asphalte, la lumière des phares et de quelques vitrines billebarrait ce voile diffus, les arbres et les immeubles de la place semblaient naître d’une fantasmagorie moite et odorante où s’enroulaient des senteurs de végétation et de pavés mouillés. L’eau crépitait sur les feuillages en y accrochant des éclats argentés ; en face du square les néons du Floréal saignaient sur la marquise couvrant les grandes marches carrelées. À l’étroit dans sa cabine embuée, la caissière, une blonde renfrognée toute en lèvres écarlates et en poitrine affalée, suait en mâchouillant un bout de papier roulé comme une cigarette. Molle de lassitude, elle actionna une tirette, récupéra le ticket dont elle conserva la souche avant de glisser l’autre partie par le guichet et rendit la monnaie dans un ordre bizarre.

En couples ou solitaires, disséminés, trente spectateurs, ou un peu moins. Sa claustrophobie le retint à l’extrémité d’une rangée, il y choisit un fauteuil d’où il pourrait apercevoir la veilleuse indiquant la sortie ; d’un seul coup la salle bascula dans le noir et le générique ondula sur le rideau qui se levait en émettant une plainte enrouée.

 

Un interminable plan fixe sur ce qui paraissait être une galerie très sombre. Peu à peu des sculptures, non, des statues émergeaient de l’obscurité. Remarquable travail du réalisateur puisque sa maîtrise de l’éclairage restituait le phénomène d’accoutumance qui permet de distinguer progressivement les détails d’un lieu ténébreux. De-ci de-là, une chandelle ou un flambeau sculptait un visage décharné, étirait un corps squelettique drapé de haillons, creusait une bouche aussi tordue qu’édentée. Contre des boiseries, posés sur des châssis métalliques, on voyait des gisants, certains presque nus, d’autres enveloppés d’étoffes en charpie. Très lentement, la caméra progressait vers une table, un bureau peut-être où l’abat-jour d’une lampe à pétrole jetait une auréole ocrée sur des mains osseuses posées de part et d’autre d’un fort volume in-quarto dont la reliure lépreuse retenait mal des feuillets jaunis et fragilisés par l’âge.  Grâce à la prise de vue subjective, le spectateur avait l’impression d’être le personnage avançant dans les lieux. Était-ce voulu par le metteur en scène, était-ce imputable à la bobine ou à l’équipement du cinéma, mais la musique était imperceptible, il se demanda même s’il y en avait une. Bientôt il ne s’intéressa plus qu’au son et, le parti pris de lenteur de cette séquence introductive le rassurant sur le peu de risque de rater quelque chose, il ferma les yeux afin de mieux se concentrer, de n’être plus qu’ouïe. Une oreille moins exercée que la sienne n’aurait perçu qu’une espèce de sifflement, ténu. Très ténu. Quel instrument émettait ce son, d’ailleurs était-ce un instrument à proprement parler ? Les ingénieurs conçoivent des choses effarantes… Ne s’agissait-il pas d’un appareil de bruitage ou d’un de ces bastringues électroniques synthétisant tout, fondant par exemple le soupir d’une chambre à air percée et le zézaiement d’un câble acheminant de la très haute tension. Si pour l’insolite la comparaison valait, pour le son elle ne tenait pas. C’était haut certes, c’était comme une note tenue dans l’aigu par un violon, un sol, mais cela glissait tout doucement vers un sol bémol, c’était stable deux ou trois secondes et cela remontait vers le sol, et parfois le sol dièse était effleuré. Violon ? Violon ? Voire… Pourquoi pas une traversière en ut, pas une flûte à bec ni un traverso, il n’y avait pas de bois dans cette émission. Les premières phrases d’un dialogue écrasèrent le son.

 

Le nombre des personnages, la complexité des intérêts et des rivalités les contraignant, l’hiératisme d’une société corrompue, l’épaisseur somnolente du héros, la noirceur de la machination qu’il essayait de comprendre, les meurtres, les attentats, les villes et les paysages dépecés par le soleil… Deux heures plus tard il ressortit harassé. Tout était sec, même l’air, ce n’est qu’en longeant le Père Lachaise que des effluves d’humus détrempé évoquaient l’averse. Parvenu à la place Métivier il hésita entre le boulevard de Belleville et l’avenue de la République car sa jambe renâclait… Pas seulement sa jambe, tout son corps répugnait à la fatigue d’un long parcours, une fois encore il avait présumé de ses forces, ou de son énergie, ou tout simplement de son courage. Deux taxis l’ignorèrent le plongeant ainsi dans un de ces dilemmes qu’il détestait depuis son accident : attendre, attendre et finalement bredouille être obligé de marcher, ou continuer son chemin tout de suite en rendant une prise en charge de plus en plus inutile, quant au métro… Il ne l’empruntait que très rarement puisque l’oppression des tunnels et des voitures l’obligeait à regagner la surface afin d’échapper à la panique, toutes les quatre stations… Les bons jours. Il arriva exténué, se traîna jusqu’au cinquième en maudissant une fois encore les normes qui avaient imposé la modernisation de l’ascenseur. Avant, quand la cabine était vitrée, que gentiment elle montait au milieu de l’escalier dans sa cage de fer forgé, il pouvait. Depuis que l’on avait installé cet infâme boîte enfermée dans une colonne maçonnée, il bouffait des marches en veux-tu, en voilà ! Et cette bêtasse de gardienne qui le serinait avec ses « faut s’y faire, l’progrès c’est com l’temps, ça s’arrête pas, il a qu’à s’forcer », la garce. Moche et sale en plus, cocotant du matin au soir la vinasse, l’ail et le ragoût de mouton réchauffé.

 

Il écrasa dans un bol du thon, un œuf dur, de la macédoine et trois cuillerées de mayonnaise, sa pitance habituelle, une combine d’esseulé qui veut éviter le fourneau et limiter la vaisselle puis il avala sa mixture debout l’esprit rivé au son. Ni le journal, ni le polar pourtant passionnant qu’il avait en train, ni la télévision ne le dévissèrent du son, malgré l’épuisement le sommeil ne le libéra qu’à l’aube de l’obsédante analyse, et pas longtemps.

 

À l’agence les sept conseillères vantaient la promotion du mois, une croisière aux Grenadines. Les clients émerveillés, sans doute des jeunes retraités, naviguaient déjà… Talentueuses les filles ! Surtout Gabrielle son adjointe dont le cerveau, en tâche d’arrière plan et en temps réel comme on dit maintenant, évalue au cours des négociations l’arrondissement de ses primes, la quadragénaire le lui avait dit avec une sorte de fierté carnassière. Il s’occupa beaucoup, rédigea trois offres, élabora deux plaquettes, fixa plusieurs rendez-vous et ne déjeuna pas. Le répondeur du cinéma le rassura, le film restait à l’affiche en deuxième partie de soirée, jusqu’à mardi.

 

À suivre, éventuellement…

 

Puisqu’il a été question de flûte….

 

C.DEBUSSY

Syrinx http://youtu.be/B_sA-GFhCWo

Arthur Honegger

Danse de la chèvre.http://youtu.be/NLJ6FM5tXYA

Joachim Andersen.

Étude en sol majeur http://youtu.be/xWv4rqOSDSA

Tarentelle  http://youtu.be/bomKbv46xqg

 

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Axel21 02/08/2011 09:34



A ce stade, je ne peux faire que vanne puisqu'il faut faire l'âne pour avoir du son comme disent les gourdes.



BMB 01/08/2011 22:04



me gourre-je ou est-ce qui'il n'y a pas dans "les steppes de l'Asie centrale", un sol qui dure pendant tout le morceau et qui figure le vent  ?



fomahault 01/08/2011 20:28



Un début qui éveille chez moi l'écho d'une conversation récente... Merci !