LE SON – DEUX

Publié le par ZEITNOT

début en UN SON - UN

 

Il n’avait pas fait attention le petit chauve, pourtant avec son livre consacré aux réalisateurs italiens, il avait le profil du cinéphile passionné, même échec auprès du quatuor féminin dissertant de la thématique sociopolitique très forte de cet austère chef-d’œuvre malheureusement inaccessible au spectateur lambda- pas qu’il soit obtus- mais si mal sensibilisé aux traquenards sociétaux, des profs pensa-t-il, pas plus de succès avec le grand chevelu contemplant les affiches avec cette mine religieuse qu’ont certains visiteurs dans les musées. Surpris, totalement surpris le projectionniste, de son poste il n’entendait que le kinoton, concernant la salle il garantissait la qualité de l’acoustique, le film ? Non il ne l’avait pas vu, s’il devait tous les visionner quelle corvée, principalement ceux de la série art & essai. Lui ? Il préférait le comique, les superproductions, les thrillers à la rigueur, mais pas trop hard, et puis le cinoche c’est un divertissement avant tout, non ? Alors si on devait se creuser le caberlot avec de la politique et des histoires tristes, autant rester chez soi devant sa télé en regardant des variétés surtout quand il y a des danseuses, la cuisse et les nichons c’est le sucre de la vie, non ? Je vois pas bien l’intérêt mais si ça vous turlupine tant que ça, prenez-le en DVD il doit exister, comme ça vous serez sûr si c’est ça qui vous turlupine, vous êtes pas un peu maniaque, non ?

 

Du café il appela un taxi. Après une douche il finit sa pâtée avec dans la tête l’organisation du projet : demain, vers midi trente, il irait acheter un lecteur, il en profiterait pour changer son antique téléviseur. Avant, tout de même, il demanderait à Gabrielle de faire une recherche sur internet, lui n’avait jamais pu s’habituer à ce bazar, à cet univers qui mémorise tout, qui divulgue tout, qui dévore le temps de réflexion, qui distord, qui ragote, qui amplifie, qui exalte toutes les médiocrités. Tous savants, tous experts, tous artistes, tous importants, tous bernés oui. Il avait la conviction qu’un panurgisme mortifère proliférait sur la fameuse « toile ». Et puis ce bazar avait transformé son métier, les clients n’achetaient plus des séjours mais des prix.

 

Il ne fut pas regardant et combla le vendeur en achetant « du haut de gamme », puis fit mettre les cartons de côté en indiquant qu’il viendrait les chercher à dix-huit heures. Obtenir l’aide de Gabrielle lui créa bien des soucis car il redoutait qu’elle prît cette demande comme une tentative de rapprochement, une façon alambiquée de transgresser une relation strictement professionnelle, jusque-là... Il ne savait trop pourquoi, mais il avait le sentiment que cette femme si sûre d’elle, belle plutôt, enfin très élégante, très séduisante, le guettait en attendant  qu’il se découvrît, ou plus exactement qu’il révélât une attirance, une soumission à sa féminité. Il se savait appartenir à cette catégorie d’hommes timorés dont la pointilleuse réserve est parfois interprétée comme une ruse. Il disséqua, remua, pesa tout cela, fut sur le point de s’arranger autrement, mais la perspective des colis qu’il faudrait coltiner puisque l’ascenseur…Et le taxi accepterait-il d’attendre dans ce quartier tellement encombré aux abords de Montparnasse ?  Croyant sa résolution prise, il tergiversa encore… afin de la remercier… L’inviterait-il au restaurant, ou lui proposerait-il de déjeuner demain, cela ferait pingre et désinvolte, car en cette période le travail ne laissait guère de répit. Mieux valait un déjeuner, le dimanche suivant, mais ce serait empiéter sur sa vie privée, et ce soir alors ? Il verrait.

 

Pour rien, il s’était rongé pour rien !

Dès qu’il eut raconté ses achats, Gabrielle demanda quand aurait lieu la livraison, il indiqua son intention d’aller chercher ses paquets en fin de journée et, le dernier mot prononcé, elle proposa de l’accompagner : pour deux heures l’agence n’en mourrait pas, et puis ce qui devait être casé l’était, en cas d’annulation il y avait même des réservations en attente.

 

Un brave homme ce chauffeur, il participa au déchargement et aida jusqu’à l’appartement. Ils déposèrent le matériel et se firent conduire près de l’Opéra Garnier, dans les embouteillages ils avaient eu le temps d’évoquer le repas, Gabrielle adorait la cuisine chinoise, le Mandarin Capucines avec sa carte pléthorique était tout indiqué, gage d’authenticité sa clientèle est majoritairement asiatique.

Durant le festin, une dizaine de mets savoureux et si colorés, la cuisine est aussi le plaisir des yeux, Gabrielle se montra curieuse et bavarde, en l’écoutant, en restant évasif le plus qu’il put, il pensa qu’au cours des dix années passées à l’agence ils étaient restés étrangers. Malgré la fantaisie des propos, le charme de la femme, ses attitudes chaleureuses, presque entreprenantes, il peinait à suivre la conversation et s’en voulait de na pas se laisser griser par ces moments troublants. Il craignait qu’un geste ou un regard ne trahît l’impatience qui le taraudait ; tandis qu’elle souriait, qu’elle minaudait en se caressant souvent la gorge, qu’en chuchotant elle se penchait pour lui confier un de ses petits secrets, tandis qu’elle captait ses yeux et les attirait sur elle, sur son décolleté, tandis qu’il pouvait humer son parfum, celui qu’elle portait mais aussi celui de sa peau, l’installation du poste et du lecteur faisait irruption entre eux, réelle. Réelle avec le cutter pour déballer, avec les câbles, les accessoires, les notices. Une sorte d’ubiquité… Il était là, il était chez lui, affairé, fébrile. Il avait hâte de retrouver le son. Restait à résoudre le délicat problème de la séparation, comment prendre congé, sans brusquerie, sans muflerie, sans la blesser ?

 

— Il n’est pas tard, et si on allait essayer vos nouveaux joujoux.

Dans son intonation elle avait oublié le point d’interrogation. Sancta simplicitas !

 

 

Pour une fois, pas de la « daube » classique…

 

JACQUES BREL

http://youtu.be/tzkt8Mn361Y

 

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BMB 02/08/2011 22:09



Mais à quel joujou pense t'elle ?