PETIT DÉJEUNER ET SUPPLÉMENT FIN

Publié le par ZEITNOT

Début en PETIT DÉJEUNER ET SUPPLÉMENT 1

 

Patoche, le patron, que tout le monde sauf en sa présence appelle le gros Patoche, éponge le fond du faitout. Le quignon trempé par la soupe et suçoté par le gourmet pendouille et finit par se désagréger, soigneux le délicat pousse les débris vers sa grosse patte qu’il tient un peu en dessous du bord de la table et s’empiffre les restes. Les autres attendent, c’est un peu comme dans une meute, il y a une hiérarchie. Le dominant ingurgite trois verres coup sur coup, puis, solennel, entame la première terrine. Pêche dans le bocal de cornichons, épaisse tranche de pain, bonne pincée de sel et tour de moulin sur le pâté, enfournement, mâchouillement, concentration orageuse. Verdict… Elle assaisonne jamais comme il faut, c’est pas peine de lui dire et là, en plus, mais j’m’en doutais, ça manque de gras. Et l’gras c’est important, ça donne du moelleux, et puis on tient commerce tout de même, et l’gras c’est moins cher que la bidoche. Enfin… allez-y, vous allez pas en mourir. On ne parle plus, on bâfre, on tarit les bouteilles, on souffle, on se cure les ratiches, on rote un peu, on torche les assiettes, on passe aux rillettes en lorgnant vers les fromages. 

Dans la cuisine Marinette triture sa mémoire, comment faisait-il donc le père ? En plein jour ou à peine éclairé par les braises de l’âtre, saoul perdu ou à jeun, ce qui n’arrivait que le dimanche avant la messe, bref,  n’importe quel jour et à n’importe quelle heure, et jusqu’à ce qu’il se fasse emporter par un transport au cerveau un vilain soir d’hiver, en cinq secondes, pas plus, il assemblait les deux morceaux d’un geste sûr et procédait à un essai. Et là, elle n’y parvient pas. Sa vue baisse de plus en plus et il y a belle lurette qu’il aurait fallu changer ses lunettes, pas moyen avec ce bonhomme qui ne pense qu’à lui, ce voyou qui se fait un magot sur son dos déjà cassé pendant qu’elle trime, ce goret qui la brutalise et la traite pire que la dernière des souillons. Elle tremble d’énervement après sa tête qui contrôle si mal ses gestes, après sa tête qui lui refuse le souvenir. Et là-bas on réclame de la vinasse, du pain et du tabac. On demande du café aussi, car on ne boit pas les saloperies du percolateur, en plus on ronchonne en braillant qu’il y a des clients, manquait plus que ça.

Heureusement que le couple s’est installé à l’extérieur, une bonne idée cette terrasse surélevée qu’ils ont fait installer depuis six ans maintenant. Dès le printemps, c’est comme dans le train, deux classes. Dehors les gens normaux, polis, calmes, propres, souvent aimables. Dedans les vieux pochards de La Chaume, crasseux, beuglards, abrutis et querelleurs, il faut avouer que les coups sont rares, tout dans la gueule.

Dans la salle on ricane en regardant la Marinette préparer des thés, on se hausse pour voir ces gens qui boivent de la pisse anglaise, des bourgeois de la ville sûrement, on trouve la jeune femme très belle de visage mais trop maigre, Touffin déclenche l’hilarité en éructant que s’il lui en mettait un vieux coup il lui exploserait le minou, on se tape sur les cuisses, on a de la gnôle dans les veines.

Écoeurée Marinette retourne à son casse-tête, et puis miraculeusement ça s’emboîte, et ça pivote et ça se referme. En actionnant le mécanisme elle reconnaît le claquement de sa jeunesse. Quatre essais la rassurent, ce n’est pas un hasard. La valise contient une boîte métallique, une de celles que Lustucru donnait dans le temps. Elle secoue, rien ne bouge à l’intérieur mais le poids est là. Avec son Opinel qu’elle aiguise toutes les semaines, elle charcute le chatterton qui semble s’être incrusté dans le fer blanc, elle se ravise et s’y prend plus intelligemment, les milliers d’huîtres qu’elle a ouvertes au cours de sa vie lui rendent d’un seul coup un sacré service.

Dans la salle c’est l’heure des pronostics la coupe du monde et les canassons. On braille, les paluches dégringolent sur la table en faisant valser les godets de marc.

 

Deux heures plus tard, pliée sur une chaise Marinette se décide enfin à parler à celui qui semble être le chef. En tripotant son mouchoir, les yeux bien rivés dans ceux de l’homme elle dit, j’en avais soupé, fallait que ça cesse, près de quarante ans qui m’pourrissaient la vie. Éberlué l’homme se masse les tempes et chuchote, lui d’accord, mais les autres ? Tout autant, y s’fréquentaient depuis l’école ces véruses de vermines, la justice dans ce monde y’en a pas, alors j’ai fait la mienne à moi et puis c’est tout.

 

Véruse est un des piliers du parler de La Chaume

 

DELALANDE N’était pas au menu

http://www.youtube.com/watch?v=FtYu9oHLFHg

   

images-7--copie-1.jpg

Publié dans NOUVELLES

Commenter cet article

tanya 31/10/2010 11:26


C'est comme un petit film car c'est tellement bien raconté, je trouve que c'est même mieux.


Axel21 24/08/2010 16:01


Savoureux et fichtrement bien écrit. On s'y croirait. Et à la fin, ce ne sont pas ceux que l'on attendait qui se tapent le carton...


Fomahault 16/08/2010 20:01


Voilà ce qui arrive quand trop, c'est trop... Nouvelle magnifique en forme d'avertissement pour certains qui commencent à nous courrir sur le haricot !


BMB 16/08/2010 16:21


Du rififi à la taverne ! Mais ils l'avaient bien cherché.

Un clin d'oeil à l'amatrice de thé :http://www.youtube.com/watch?v=7m7eK8-h5j0


mocekx 16/08/2010 15:29


nouvelle parfaitement écrite avec une conclusion aussi inattendue que juste! le tout agrémenté d'une musique que l'on a tendance à ne plus écouter mais qui est fort agréable!