BLANC-CHAUD

Publié le par ZEITNOT

A ceux qui ont la gentillesse de me lire, ce texte est intimement lié à

VOIX VOLGA, il en est le commencement, en quelque sorte...


Il faisait chaud, une de ces pesanteurs barbares que l'on ne rencontre qu'à la fin de juillet. Depuis je ne sais quand, le soleil tombait partout, lourdement, bien solide, tout d'un bloc, un soleil vous faisant une de ces journées brûlantes et tellement aveuglantes que l'on finit par croire que tout a été passé à la chaux et verni par dessus. Même le ciel... Oui même le ciel, avec dedans un blanc intraitable, un blanc assénant le vide, pas d'abeilles pour s'aventurer là, sans doute par crainte que les ailes ne se brisent sur ce satané blanc posé comme une immense châsse... Pas d'oiseaux non plus, affolés par la terreur de tomber ou de ne pas réussir l'envol, rien. Je vous le dis, rien.

Et ce chaud qui s'en donnait du plaisir. Cognant tout le mal qu'il pouvait en asphyxiant les massifs, en désespérant l'herbe jusque sous les marronniers incapables de ménager la moindre parcelle d'ombre alentour. Inutiles les marronniers, malgré leurs fortes ramures, ridicules. Et l'air comme une flamme, assaillant vitres et ardoises, anéantissant fleurs et bosquets, mais, d'abord... Le soleil. Le soleil occupant tout le ciel et donnant sûrement un air d'acier en fusion à l'eau du bassin. Chaud, blanc. Blanc, chaud.

Un blanc comme je n'en n'avais jamais vu. Que dire?

L'aube... L'aube selon la contrée, la saison, l'aube étire de jeunes ivoires délicats doucement veinés de rose, avec parfois une caresse de bleu rehaussée d'un halo de tulle mauve et, au fur et à mesure que le soleil monte, une rondeur orange, rassurante; presque pimpante, c'est le mot qui me vient, pimpante... Je pourrais ajouter familiale, car, irrésistiblement les oranges me font penser à la famille. Je ne sais pas vous... Mais moi, si. Enfant, près du sapin, je trouvais une corbeille garnie de grosses oranges, toutes luisantes, toutes rebondies de promesses charnues et de jus, ornant l'air dune fraîcheur sucrée, presque voluptueuse. On me disait qu'elles provenaient d'Algérie... Alors je rêvais de caravanes tanguant entre l'or et le cuivre des dunes, de touaregs farouches réglant quelques rivalités à coups de cimeterres, de femmes dont les silhouettes minces et voilées de transparences troublantes se miraient autant dans la brillance du sable que dans celle du point d'eau. A l'heure du coucher, moi aussi, je cherchais Tombouctou et dans les instants d'exaltation les plus intenses, je succombais aux sortilèges d'Antinea.

Mais ce jour-là, rien que du chaud, envahissant, impitoyable; et en plus, évidemment, cette bourrique de blancheur. Pas celle rassurante du lait, pas non plus celle bien agréable des marguerites égayant les prairies de pâques ou, celle princière du ventre des cygnes, non, un blanc ordinaire. Ordinaire mais pas neutre... Une couleur avec du pas bien dedans, du nuisible. Un blanc dont on serait absolument incapable de dire d'où il vient. Comme ce chaud d'ailleurs. Tellement pesant, tellement étouffant, tellement écrasant, un désastreux chaud blanc, voilà tout.

Etais-je vraiment éveillé lorsque cette... Voilà que, même encore maintenant je ne sais pas trop comment dire: affaire ? Evènement ? Incident ? Vous mesurez mon embarras...

... Chose, il y avait autre chose... Je n'en pris conscience que plus tard: du son. Il y avait du son. Ce n'était pas un son clairement identifiable comme un vrombissement de moteur, ou le bourdonnement d'un réfrigérateur, ou le grincement d'une porte au gré du vent. Le volume était irrégulier, rien de commun avec la simplicité du chuintement d'un pneu de bicyclette sur une route humide, rien de comparable non plus avec l'égalité lisse et frissonnante que murmure une rivière, une rivière de plaine comme par chez nous, sauf après une pluie d'orage vous vous en doutez. Je l'ai très attentivement écouté ce son, je ne crois pas le dénaturer en disant qu'il y avait en lui une énergie variable, des moments francs et robustes mais bientôt suivis d'une lassitude. Avec du recul, et aussi en ayant beaucoup réfléchi, je crois que le son était prudent et rigoureux, j'ajoute au risque de surprendre: consciencieux. Le son dont je vous parle n'était pas seul, il y en avait d'autres, mais je ne les avais pas perçus tout de suite. Dès que l'on parle de plusieurs sons la pensée des gens, je devrais dire l'expérience des gens les influence... Ils aiment qualifier les sons: harmonieux, dissonants, agréables, gênants, et puis surtout les gens aiment connaître leur cause, la cause d'un son ça compte...

Nos attitudes sont plus simples concernant ce qui relève de la vue: on voit, on ne voit pas, on aime ou on n'aime pas une forme, de même pour la couleur. On se moque bien, sauf si c'est dérangeant ou si c'est utile, de l'origine d'une lumière; dans certains cas on se fait de la lumière une alliée, pensez aux phares sur la côte, à la lecture du soir, à l'exploration du grenier; maintenant, je vous demande une grande probité: n'êtes vous pas à la fois plus circonspect et plus pointilleux à propos des sons? Quand il y a un bruit, comme on dit, on veut toujours savoir ce que c'est et d'où cela peut bien sortir, j'ai raison, non? Alors ce jour-là, outre ce BLANC-CHAUD, il y avait des bruits...

Le principal, celui que je viens d'évoquer, connaissait deux phases: l'une commençait mezza voce puis s'amplifiait à la manière d'un baryton qui prendrait de l'assurance, mais qu'un incident régulier viendrait décourager, et cette seconde phase, cette dépression, donnait une sorte de lamento assez lent; cependant, après avoir été un instant inaudible, forte d'une volonté inébranlable cette étrange mélopée reprenait. Ce serait une facilité de prétendre que le son montait puis descendait, la seule chose sérieuse que je me crois autorisé à dire, c'est que le son donnait tour à tour une impression d'énergie et d'extrême fatigue, fatigue ou détresse, je ne sais pas...

C'est là que mon histoire devient compliquée, le son opiniâtre occupait l'espace... Bien que maniaque de la précision, je suis forcé de l'avouer l'espace de je ne sais pas quoi, de je ne sais pas où. Par la faute du blanc, de cet extraordinaire blanc... Et le son venait de deux endroits: de moi et d'à-côté de moi... J'imagine votre incrédulité, je la prévoyais, mais je ne divague pas: le bruit principal, le plus fort, le plus régulier venait de moi, de ma tête, de mon visage pour être plus vrai. Alors là, vous n'en pouvez plus! Vous croyez que je me moque de vous: comment peut-il parler d'un son, qui selon lui, sortait de lui, sans pouvoir dire de quoi il s'agissait. A cause du blanc, de ce blanc qui annihilait formes et contours, tout, et si parfaitement que je ne voyais pas à un centimètre. Je devine votre perplexité, vous raisonnez et ne me croyez pas, les suggestions fourmillent: il fallait tourner la tête, tendre un bras, faire quelques pas et vous auriez fini par apercevoir quelque chose, toucher quelque chose, vous situer enfin. Ces idées ne me sont pas venues, à cause de cet inexorable BLANC-CHAUD et du son. Vous avez de forts arguments pour penser que je déraisonne: qui a parlé d'arbres, de fleurs, d'herbe, de ciel et de soleil? Et il dit qu'il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez!

Le bassin, les marronnier, je ne pouvais pas les voir pour toutes les raisons que je viens de vous expliquer, mais ils n'avaient pas disparu, si tout ce qui échappe à l'oeil n'existait pas le monde serait fâcheusement absurde. Allez dire à un américain qu'il n'est pas, en prétextant que de la pointe du Raz vous ne voyez pas la statue de la Liberté, il va en faire une drôle de bobine l'américain... La Lune, Vénus, on ne les voit pas tout le temps, et pourtant... Cela fait un bout de temps qu'elles nous accompagnent dans notre périple, quand je dis périple en est-ce un? Enfin, on bouge...

En plus du bruit que je viens d'évoquer il y en avait d'autres, très différents. L'un d'eux était perché dans le soprano et surgissait par phases assez brèves mais d'un inlassable entêtement, il avait un petit accent pointu qui lui donnait une vigueur et l'imposait, pas au dessus, ce qui pourrait faire croire qu'il était simplement aigu, non... Ce sont la virulence de son timbre et la netteté de sa tonalité qui le campaient au premier plan. Je reste encore persuadé que même de très loin, on l'entendait. Et puis il y avait le terrifiant, l'impitoyable, le monstre...

Cristallines, quelques notes comme une comptine précédaient l'irruption du son ogre: sournois, tout zézayant au début, le féroce, le vorace entrait en moi et me fouillait en grognant, il me griffait dans la gorge, me dévorait la poitrine... Et je me noyais, et je me débattais, et cette lutte ajoutait un cliquetis à l'invraisemblable brouhaha, et mes bras et mes jambes ne pouvaient rien. Rien du tout. Pourtant je suis sûr que je résistais avec autant d'énergie que celui qui veut échapper à un tourbillon le happant vers le fond. Durant ce duel sauvage, le glockenspiel égrenait des arpèges, des triolets, des appogiatures... Con delicatezza, con tenerezza... Dolce.

Souvent mon torse dut croire qu'il allait éclater, mon coeur redouta la rupture... Et l'ariette dispensait des fraîcheurs, et la mélodie desserrait les entraves, et même si l'ogre revenait à l'assaut pour me ronger, je finissais par l'attendre car je savais que l'instrument qui le domptait, le terrassait, n'était pas épinette ou célesta, pas non plus lyre ou harpe... C'était une voix, et cette voix... Murmurait mon prénom.

 

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Publié dans NOUVELLES

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T
Pas évident de décrire ce qui n'est pas clairement défini !<br /> J'y vois un mal de crâne et quelques hallucinations
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B
Grrrr ce n'est pas la peine d'avoit deux blogs si c'est pour n'écrire sur aucun. on est accros nous il nous faut notre dose !
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L
Incroyable précision du vocabulaire, les mots ciselés dans la blanc chaud et les sons, ogres à la curée... Bon, il nous reste à attendre une suite: il y en aura une?
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