VOIX VOLGA
On l'aida. Passer du brancard au lit fut comme une aventure, il en chatouillait les risques avec amusement. Ca bringuebalait dans sa tête. Un mélange de peur et d'abandon, une glissade imbécile de souvenirs et d' imaginations éparses, floues, impossibles à rassembler, à ordonner. L'image d'un homme cherchant à pousser une voiture sur du verglas...Il était ce pauvre type, et la guimbarde sa vie. On vint le voir, deux, elles étaient deux. Il se sentait comme un joueur d'échecs à qui l'on demanderait de choisir une ligne de jeu en lui dévoilant la position le temps d'un cillement. La plus mûre surveillait, interrompait, la jeune questionnait, écrivait. Visage appliqué, elle tenait bizarrement sont stylo, parfois un regard avec du bleu enfantin. Absent de cet étrange trio, il observait. Des mots trop rabougris pour contenir ce qu'il y avait à dire, des phrases ballantes, la voix instable, le corps trop chaud, tout suant, et les pieds dans la neige. Au fond, à droite, une silhouette derrière la porte dont la poignée bougeait, pas longtemps. Deux fois, ça se produisit deux fois. Et l'interrogatoire durait, télescopique, d'un sujet un autre sortait. Soif, elle s'installait la soif, il n'y avait plus qu'elle, une balle de tennis dans la bouche, et puis la fatigue... Un sac de ciment sur la nuque, de la tétanie dans les cuisses, les poumons en grève et le ventre en pierre. Elles partirent, ils entrèrent. Bruyants, le grand surtout, ils appuyèrent leur bavardage sur les braillements de la télévision, il était question de foot et de permission, ça s'entrechoquait bêtement. On lui apporta un plateau qu'il contempla; pas faim, c'est normal résuma la grosse en remportant le repas, mais ce soir il faudra de l'appétit, on y veillera, elle avait l'air bonasse. Le tuyau de la perfusion se colorait doucement, ça l'obsédait et lui enfonçait un coin de culpabilité dans le front. Les familles des autres arrivèrent, pour le costaud il y avait sa mère et sa femme, le père du petit frisé triturait son journal, les deux n'avaient rien à se dire alors ils piochaient dans une boite de dattes et mâchouillaient pensivement. Les heures s'échouaient, il voyait venir des jours et des jours carton gris, des nuits et des nuits sable sale. Une révolte pas bien riche lui mettait un peu de sang dans les oreilles, il reconstituait méticuleusement les évènements et n'avait même pas assez d'adresse pour esquiver ce qu'il ne pouvait nommer que lâcheté. Pas une erreur, non, de la trouille, de la peur sordide, de la poltronnerie, enfin le refus d'avoir mal une dernière fois. Absurde. Les familles s'en allèrent, la télévision divaguait, l'immobilité le corsetait sévèrement.
Une infirmière s'occupa de son bras, changea la poche, elle était vive et bavarde, parlait de bien se laisser aider, soigner, d'avoir du courage, de la volonté, de la volonté cest ça qui compte la volonté, et surtout de ne penser à rien mais alors à rien du tout.
La nuit était là de l'autre côté des vitres, la nuit des autres avec des fenêtres et des silhouettes derrière les carreaux, des phares, des reflets, des vitrines miroitantes, des pas menant quelque part, des gestes, des cafés aux odeurs de bière et d'apéritif, des gerbes rires, de la vie sous les manteaux.
La voix... La voix Volga, il dormait sûrement... Les gestes si légers et justes... Il rêvait sûrement... Et des mots violettes, et des mots myosotis, il dormait sûrement...
La voix lui donna la plus belle chose du monde, le désir du lendemain.