FAIT DIVERS

Publié le par ZEITNOT

Sans dimanches, sans fêtes, dix heures de travail quotidien durant cinq cent trois jours. Un rituel immuable au cours des matinées consacrées à la relecture et aux corrections... Précision et prudence d'apothicaire dans le pesage des mots, des adjectifs et des verbes; des vérifications tatillonnes dans le Furetière et le Littré, peu de regards sur Le Robert qu'il considérait comme une compilation dévoyée; des méticulosités horlogères dans l'élaboration des phrases, le fignolage des paragraphes, l'organisation des chapitres; une vigilance de guépard affamé pour ce qu'il appelait ses expertises de cohérence. Au cours du labeur, point de repas, juste un peu de thé. La rédaction occupait les après-midi... Le synopsis et les notes étalées sur une grande table jouxtant son bureau, vétilleux et circonspect, il rédigeait animé par le sentiment d'agir comme un bâtisseur antique à qui l'on aurait confié l'édification d'un monument grandiose destiné à défier les siècles, à ébahir les générations. Et, ce jour-là, comme il l'avait prévu: le mot fin. Nul besoin de relire l'ensemble; il avait purifié, poli, ciselé... Atteint la perfection qu'il souhaitait. Pas de fierté, et encore moins d'orgueil en lui, non, une satisfaction bourgeoise, une sensation de plénitude douillette et sereine.

Dans la cuisine, sur la vaste table tout était prêt: les cartons, les feuilles de kraft, les étiquettes, le rouleau de ficelle, les ciseaux et la règle. Il avait sélectionné dix sept éditeurs, des petits comme on dit, convaincu que ces faisans germanopratins ne méritaient pas sa prose puisqu' aucun ouvrage publié par ces gougnafiers n'avait jamais trouvé grâce à ses yeux; son jugement était sans appel: chez ces épiciers rien que des pistonnés ou des sans talent, et très souvent les deux.

Mardi, avant de passer à l'empaquetage il s'accorda quelques minutes... La lettre d'accompagnement avait éraflé ses nuits, vrillé ses jours: tantôt longue et trop détaillée, tantôt brève et presque sèche, parfois un chouïa directive, il avait peiné en quête du ton juste. La dernière mouture lui semblait enfin adéquate: sobre, édifiante, digne, mais avec une infime touche d'élégante nonchalance. Une réussite. Il n'y avait plus que des questions d'intendance à régler... A la poste, il fit peser un paquet, acheta les timbres et même un peu plus que nécessaire, une maladresse est toujours possible... Revêtu de vieux vêtements il sirota les préparatifs d'expédition, une mallette accueillit les six premiers colis où en lettres rouges dessinées au normographe, il avait inscrit: LETTRE.

Secret et susceptible, ne voulant pas susciter de réactions amusées, même parmi des gens qu'il ne rencontrerait jamais, il avait décidé de faire ses envois à partir de dix sept bureaux différents, cela lui prit une journée entière. Au soir de ce travail qu'il jugea éreintant, il s'offrit à proximité du Luxembourg une flûte de champagne. Il observait les promeneurs d'un air satisfait et docte, avec la bienveillance de l'initié côtoyant des foules ignorantes. Il se surprit à penser, je suis bien, et fut même étonné de s'entendre murmurer l'épanorthose... Que dis-je? Je suis parfaitement bien.

Il effilocha cinq semaines dans une pension de famille au fond de la Sarthe, la décoration n'avait guère changé depuis son dernier séjour, sauf un énorme écran de télévision paradant sur un mur de la salle à manger. Il n'alla pas rendre visite à sa soeur, les miasmes d'une querelle de succession étaient encore trop âcres, et même si Gilda versait consciencieusement la rente convenue, lui, restait barricadé derrière une rancune définitive. Le temps grincheux aggravait la tristesse de la bourgade, il se promenait dans une campagne morne, jouait à la belote le jeudi et se tenait à l'abri de tout.

Au retour, il attendit l'extinction du plafonnier et enfouit tout le courrier dans son sac. Sur le répondeur quelques messages sans intérêt, une prospectrice à la voix aguicheuse avait appelé sept fois... La garce! Beaucoup de prospectus, quelques factures et quatre lettres d'éditeurs. Identiques et convenues, elles concédaient un hommage terne et tiraient les grilles.

A Paris, tandis que les plages se transformaient en étals, que l'on bronzait, dansait, que des couples se liaient autant que d'autres se déchiraient, il fut ermite et ne sortit que pour de rares courses indispensables.

Dès les premiers jours de septembre le monde littéraire se mit à bruire et les rayons des libraires croulèrent sous des volumes ceints de bandes rouges putassières. De dégoûts en indignations, il hanta la FNAC Montparnasse, et, ce mercredi-là, on se bousculait autour de l'auditorium où un écrivassier tenait boutique... Un titre insensé, une histoire aberrante et grotesque. Tandis qu'il se dirigeait vers des lieux moins navrants, un titre le happa, la quatrième de couverture asséna le merlin. Un cauchemar... Le même ignoble cauchemar que trois années plus tôt. Fourrager les pages broyait ses tempes, les mots le transperçaient, les phrases le scarifiaient... Dehors, comme d'un sablier brisé sa vie fuyait, le vent en dispersait les pauvres traces. Toute la nuit il erra, toute la nuit il ressassa les évènements, d'une implacable logique les évènements... Il trouva un sommeil de souche et au matin n'avala rien. Les heures et les jours se soudèrent. Un entrefilet dans la presse d'arrondissement émut quelques lecteurs...

Monsieur Joseph B a été retrouvé à son domicile, selon les premières constatations la mort est certainement imputable à une "sévère" privation de nourriture. Des faits étranges ont été révélés par la police: monsieur B disposait de ressources confortables et menait une vie très rangée, on ne lui connaissait ni amis, ni liaisons. Toute une pièce était encombrée de copies manuscrites des grands succès littéraires de ces vingt dernières années, certains romans étaient reproduits trois ou quatre fois. Un drame de la solitude sans doute...

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Publié dans NOUVELLES

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G
Félicitations pour ton blog, c'est toi qui a écrit ces textes, sont-ce des nouvelles ou un roman diffusé par petits bouts? anyway, j'aime et te remercie. je t'embrasse gaby
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L
Bon, il me semble avoir déjà lu ceci par ailleurs, mais ça ne fait pas de mal d'y revenir... Alors, comme ça on fait des infidélités à l'agrume? On se demande toujours ce que dénote la fuite des cerveaux...
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