TOILETTE SACREE
Dès le printemps, il retrouvait ses belles matinées de samedi. Deux copieux cafés énergiques et bien sucrés, deux longues tartines généreusement beurrées puis la petite gourmandise... Un croissant fendu qu'il gavait de confiture, une pâte plutôt, où des morceaux de fraises semblaient confits. Une fois la combinaison verte revêtue, dans quatre grandes bassines il faisait chauffer l'eau, les trois aînées mobilisées jusqu'à midi assuraient le réapprovisionnement au fur et à mesure des opérations. En tout, sauf imprévu, il fallait exactement vingt-quatre bassines. Sur le trottoir il installait son matériel : un panier contenant les produits, une caissette où brosses douces, brosses plus fermes et brosses dures somnolaient calées contre les éponges, et, dans un compartiment spécial les peaux, trois sortes. La droite protégée par sa femme, la gauche surveillée par la grande, il extirpait la voiture du garage et en quelques manoeuvres expertes la rangeait sur son bateau. Alors commençait le travail. Repérage de quelques traces suspectes, inspection pointilleuse des concavités, des gorges ; les jantes et les chromes étaient examinés à la loupe, une grosse loupe qu'il tenait de son père, comme la Simca. Savonnage, rinçage, savonnage, rinçage. Il transpirait abondamment et veillait à ne pas souiller la carrosserie, une hantise : la tâche de sueur avec le risque de tout gâcher. Si le ciel était incertain, au creux de lui il priait, une prière muette, une prière d'homme fier, mais une supplique intense et têtue. Même le quinze Août la Sainte Vierge n'avait pas droit à tant de ferveur. C'est dire pour un portugais ! Au cours du polissage, son visage devenait beau, tout illuminé par des expressions douces et sensuelles, les gestes étaient possession et caresse, un ballet amoureux. Quelques copains du quartier l'avaient souvent raillé : avec tout ce que tu donnes à ta bagnole y doit plus rester grand-chose pour la sieste quand les mômes sont au cinoche, c'est dommage car elle a de conversation dans le corsage ta dame ! Ces moqueries lui mettaient du fer dans le sang, comme beaucoup de grands excessifs il se taisait en nourrissant une rancoeur sombre. Ah ! Les terrasser, les rouer de coups, piétiner leurs trognes de brutes vulgaires. Vulgaires. Retourner le mot dans sa gorge le chauffait autant qu'engouffrer une copieuse rasade de gnôle. Bastardos, castrados, filho da puta, grommelait-il entre ventre et tête lorsqu'il se rendait au Bon Coin pour l'apéritif et le tiercé.
Il avait presque fini. Il prenait du champ, s'éloignait à petits pas, revenait religieusement et savourait la brillance généreuse des ailes, du toit, la transparence des vitres, la rutilance des poignées. Un bijou. Plus qu'un bijou... Le jaune un peu soutenu du capot riait au soleil comme un champ de tournesols, sa contemplation l'emplissait d'une félicité sereine et troublante. Le gros camion benne vira brutalement, la boue défigura la Simca, une boue chargée de graviers, une boue assassine.
L'ECHO DU TREIZIEME
Curieux incident la semaine dernière rue Albert, un habitant père de famille et honorablement connu a été pris d'une soudaine crise de démence, il a entièrement détruit sa voiture à coups de pioche. La violence de l'homme était si forte que les riverains ont appelé la police. L'homme n'a pas opposé de résistance, il est toujours en observation au centre d'évaluation et d'orientation de l'hôpital Saint Anne.