ETRANGE VISITE

Publié le par ZEITNOT

 

Tout de suite il fut mal à l'aise. Trop d'argent dans ce trois-quarts et ces bottillons de cuir beige, trop d'exactitude dans la coupe de cette jupe longue et celle de la veste près du corps, trop de raffinement dans les rappels de cuir à la ceinture, aux rabats des poches, au liseré d'une fermeture éclair. Et, paraphant ce luxe distingué, un collier de perles. Brune, les cheveux courts, les yeux durcis de gris, si bien maquillée qu'elle ne le paraissait pas, la visiteuse semblait s'être envolée d'une page de magazine. Bien que de taille moyenne, elle avait la fluidité d'un mannequin et l'assurance de ces femmes dont on devine qu'il faudrait une fortune de maharadjah pour qu'elles consentent à vous regarder comme un humain ; mais, par-dessus tout, elle brillait de cette évidence qui interdit à la curiosité de s'aiguiser, qui tarit l'envie de savoir ce qu'il y a sous l'étoffe. Une voix de mezzo-soprano, avec quelques moirures adriatiques ou égéennes dans les intonations. Puisque l'appartement qu'il devait lui présenter était proche, elle préféra s'y rendre à pied. Le nez sur la pointe de ses chaussures il parla du quartier. Toujours l'exercice lui coûtait; il n'aimait pas les tours de l'avenue et moins encore, sur la place, les marches que gravissaient en procession spectateurs et chalands. Chaque fois qu'il passait devant le centre commercial et les cinémas, il regrettait le temps où l'ensemble s'appelait autrement. À l'époque, il avait assisté à quelques réunions d'information promouvant le projet. Franchiseurs, agents immobiliers, futurs commerçants, tous chaviraient en béatitude lorsque le maître de cérémonie, un gourou de la communication très dandy, révélait sa trouvaille : Galaxy! Galaxy ! avec un i grec, Mesdames Messieurs ! C'est spatial, très américain, claironnait-il au bord de l'extase. Champagne, petits fours, hôtesses ravageuses, mélange de sueurs propres et de parfums, volutes havanaises et, déjà, tout le monde frémissait aux grelots des tiroirs-caisses. Plus tard, supprimant une grande brasserie et sa terrasse qui avaient conservé aux lieux un semblant de vie, on avait encore érigé du béton, ajouté un fatras de verre accroché à des poutrelles métalliques, puis on avait prosaïquement rebaptisé le tout : Italie 2. Alors, à quoi bon évoquer l'intimité désuète de la Butte aux Cailles, les bigarrures du marché Corvisart, l'écrin menu de la Place Verlaine ?

Et puis... Et puis était-ce parce que depuis longtemps tout désir l'avait déserté que la compagnie de cette femme lui déplaisait ? Et puis... Et puis cette fatigue encore plus lourde au lever que le soir. Et puis... Et puis ces visites lardées de mots et de formules imbéciles lui scarifiant la bouche... Aux riches il devait suggérer du sélectif, susurrer du rare, roucouler du charme et dans une apothéose faire palper du conceptuel, invoquer le charisme du bien. Aux intermédiaires il fallait distiller de l'attractif, exalter du pensé, du structurel, de l'aérien, vanter des espaces modulables, révéler un potentiel d'appropriation. Aux moins dorés, il tartinait de l'exceptionnel pour le prix, de la vue imprenable dans le périmètre, les gavait de «tout à deux pas », puis achevait de les saouler par des aspirations au standing et, surtout, faisait entendre que l'ascenseur de la résidence était encore plus social que fonctionnel.

Treizième étage, la bonne clé du premier coup, il s'effaça et fit entrer la visiteuse qui commença l'exploration sans l'attendre. Au delà des baies, Paris commençait à scintiller; d'ici, le convoi luisant du métro aérien avait l'air d'un jouet. À cause de l'épaisse moquette, des proportions de l'appartement, ce n'est que par les rais de lumière apparaissant sous les portes du long couloir desservant les pièces de façade qu'il suivait le parcours de la femme. C'est dans le séjour qu'elle s'attarda, puis l'ombre faite, il ne sût plus où elle était. Il s'occupait... Accrochait des tentures, installait des meubles, vite insatisfait il remplaçait le contemporain par un mariage de styles, garnissait une bibliothèque puis cherchait l'emplacement d'un coin plus intime où abandonner quelques revues sur une table basse doucement éclairée par une lampe et, dans sa tête, c'était une valse d'abat-jour, un ballet de corps en bois, en laiton, en opaline. Pensant que c'est souvent une pièce imbécile ou vaniteuse, il négligeait la salle à manger, ne portait pas plus d'intérêt au bureau, mais là, au fond, il aménageait un boudoir dans l'alcôve unissant les deux vastes chambres donnant sur les jardins ; il y voyait un petit canapé, ou un crapaud, des coussins douillets, et, par terre, encore tiède...La veste beige. L'ébauche d'un geste pour s'en saisir, il ferma les yeux. Plus rien autour de lui, le temps dissous, en humant, très lentement il déposa quelques baisers sur le mirage d'étoffe. Une fragrance de peau, dernier sortilège du corps juste quitté, une chaleur de plus en plus intense dans ses mains ; il vacillait. La voix figea son égarement, après avoir laissé choir son trois-quarts la femme tendit un étui à cigarettes extrait d'une mince pochette de cuir. Beige, elle aussi.

Au lieu de s'en tenir à remercier et se servir, son habituel refus tomba : je ne fume que mon poison. Sitôt les mots prononcés, montant de son ventre en labour, une honte âcre lui glaça la bouche. Pire qu'une folie de mouches d'été, les adjectifs dont il s'affubla ricochèrent contre son front. La femme éteignit les appliques du vestibule et il n'y eut plus entre eux que l'infime sifflement du tabac se consumant. Dans l'ombre, à hauteur de leurs cuisses, les cigarettes fusionnaient leur incandescence ; lente, vive, en torsades diaphanes, la fumée jouait à occulter puis dévoiler leurs visages, et, plus indiscrète encore, elle s'évanouissait en révélant les effluves de leurs peaux.

Dans la rue il marcha vite. Des courses obliques sous la ruée des voitures, des glissades sur l'arrête des trottoirs, des accélérations afin d'attraper les feux rouges, pas un regards vers les cafés, un bourdonnement dans la tête et de l'acier dans les côtes, il étouffait et se cravachait.

De sa voix piccolo, la secrétaire dont la trousse de surnoms semblait inépuisable, lui annonça que Sémiramis souhaitait revisiter... Toque de fourrure grise, manteau de peau assorti, coupe très cintrée, tissus descendant jusqu'aux chevilles perchées sur des talons à donner le vertige, la visiteuse était ponctuelle. Préférant rester dehors elle attendit qu'il bouclât l'armoire des clés, puis la porte de l'agence. Elle voulut aller boire quelque chose, opta pour l'estaminet écrasé par la grande brasserie et, s'accostant au comptoir, commanda deux gin-fizz. C'était l'heure des verres vite bus, vite remplis. Allez ! Le der des ders. Juré! Avant le suivant... Des vêtements fatigués, des mentons bleuissant, des cravates en tortillon sur des chemises douteuses depuis le déjeuner, des voix qui enflent, le hachis des conversations piquetées de protestations, épicées de surenchères aboutissant au constat d'un accord à solenniser par une autre tournée. Hébété, un groupe la fixait. L'apparition d'une girafe ne les aurait pas davantage ébahis. L'élégance de la mise, la perfection du visage et l'aura d'un parfum frais mais subtil créaient autour d'elle une zone infranchissable ; sûre d'elle, sûre de son inaccessibilité elle mirait son verre en réglant un lent ballet entre glaçons et zeste de citron vert. Lorsqu'elle portait la boisson à ses lèvres, un imperceptible mouvement du poignet lui permettait de siroter le long drink dont la couleur se moirait des multiples reflets du bar et des éclairages. Elle négligea sa monnaie, sur le trottoir il suivait avec un demi pas de retard, la direction qu'elle prît tournait le dos à l'appartement. Elle s'arrêta près d'une station de taxis, approcha la joue de la sienne en chuchotant : je viendrai demain à vingt heures, je vous emmènerai dans un endroit que vous détesterez, un restaurant en vogue uniquement fréquenté par des m'as-tu-vu aussi goujats que riches. La main sur la poignée de la voiture elle hésita, sans se soucier de l'impatience du chauffeur elle ajouta avec un sourire dans les yeux : j'espère que vous êtes toujours aussi bon pianiste Monsieur Christian. Elle détacha les quatre dernières syllabes en feignant joliment une espèce d'application enfantine. La voiture démarra ; dix mégots plus tard il était encore sur le trottoir, hagard, louvoyant parmi ses souvenirs.

De la fenêtre, on observe le vent faisant tourbillonner les feuilles d'automne, l'éparpillement s'accélère, on suit les fantaisies d'un moineau, on vagabonde en soi et lorsque l'attention revient, tout a disparu. C'est à peu près ce qui lui était arrivé vingt ans plus tôt. Abandonnant un à un ses petits métiers il n'avait plus gravi le colimaçon de la tribune où, chaque dimanche, les sermons le faisaient bailler. Fini de s'amuser en accompagnant la solennité empesée des mariages bourgeois par quelques mélodies extraites de recueils paillards, airs que la transposition en ut ou en ré mineur ainsi que le ralentissement du tempo et les registrations de l'orgue rendaient méconnaissables. Il avait aussi abandonné ses élèves ânonnant menuets et préludes faciles, déserté la grande salle où il couvait les entrechats, les pirouettes graciles et troublantes des ballerines sévèrement dressées par un couple bien plus septuagénaire qu'autrichien.


EPILOGUE

Le Nouveau XIIIème.

Monsieur Christian S compagnon de madame B, directrice de la plus importante agence immobilière du sud de Paris n'a toujours pas réapparu. Au sein de cette entreprise il occupait un poste de négociateur. On nous a confié que cet homme étrange n'avait guère brillé dans son métier, on nous a précisé que sans l'indulgence de madame B il aurait perdu sa situation depuis longtemps. Il n'y a pas eu d'opérations frauduleuses, pas de détournement de fonds. Chose étrange, avant de se volatiliser l'homme n'a emporté que quelques vêtements vieux d'une vingtaine d'années.

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Publié dans NOUVELLES

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J
<br /> Magnifique.<br /> <br /> <br />
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T
pas facile de faire un métier qu'on n'a pas désiré , où pour rester , il faut jouer la comédie à laquelle le vis à vis s'attend !<br /> Plus facile de jouer l'indifférence quand le porte-monnaie suit
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