WALKYRIE
Mea culpa… Pressé par le temps je recycle un texte publié sur Orange.
J’ai une excuse, la nouvelle est complète.
- Une excuse ? Façon de parler lamentable zeitnot !
Ce n'est pas en la découvrant de ses parterres gravillonnés devant, ou de son vaste potager allant nonchalamment se confondre dans la déclivité tranquille du verger derrière, qu'un promeneur aurait pu deviner l'usage de la propriété, car, la toiture moussue, les couleurs passées de la maçonnerie, les ocres tendres des persiennes vermoulues lui donnaient un air de lassitude heureuse... Quelques tonnelles aux croisements d'allées méticuleusement ratissées, deux pergolas encapuchonnées de glycines et blotties aux pieds d'un jaillissement de peupliers, des citernes basses assiégées par de petites troupes d'arrosoirs assoiffés et, à l'écart, comme assoupie depuis des années, la vaste remise campée de guingois parmi les ives et les coquelicots. En ces lieux tout inspirait la quiétude, tout charmait. Tout. Tout sauf... Coiffé de tessons, le haut mur d'enceinte dont la maçonnerie semblait naître des impénétrables ronciers lacérant son mortier ; tout sauf... Endeuillant l'herbe, d'imposantes souches noirâtres, vestiges de fûts sacrifiés parce que trop proches de la muraille ; tout sauf... Assommant l'espace, la grille noire alignant ses hallebardes de part et d'autre d'un portail métallique entravé de lourdes chaînes rouillées ; tout sauf... Dans cet empilement de ferraille hostile, un guichet bancal bardé de forts verrous, percé d'un judas tuméfié par les hivers ; tout sauf...Le zèle carcéral de la tribu Quinnet. Obscur et lent, du matin au soir, en plus des outils ou des fardeaux le père semblait hâler sur ses jambes arquées un torse voûté par la charge de bras démesurés ; pour inquiéter, ce qui leur manquait en puissance, les fils le compensaient par des faciès chafouins où luisaient des calots fixes, mauvais et glauques. Nuit et jour, ce carré de menaces assurait l'essentiel des gardes, mais, quelquefois, les hommes occupés aux travaux d'entretien dans le parc ou dans la bâtisse dont la vétusté allait en s'aggravant, la mère prenait la relève. De cette famille sombre et rugueuse, c'était elle qui paraissait la plus redoutable ; dès l'abord, on l'imaginait nocive. D'instinct, on sentait que les pensionnaires lui inspiraient une convoitise menaçante gavée d'un mépris bestial. Attitudes, expressions, raucité de ses algarades, elle glaçait les plus aguerris. A la voir en faction près des barreaux on se doutait qu'au premier geste suspect, qu'à la moindre incartade, le gourdin qu'elle exhibait serait asséné sans retenue. La rumeur courait qu'elle avait cruellement estropié deux ou trois fugueurs. Jamais revus, affirmaient ceux qui avaient côtoyé les contemporains de ces évènements. Violence et hostilité attentive juraient avec son physique : justement proportionnée, toujours en pantalon, bottée façon équitation, la taille mince, le buste allumé par des chemisettes jaunes ou oranges affirmant une poitrine ferme et libre, un visage aux lignes simples et pures, une longue chevelure rousse qu'elle disciplinait par une natte savante, tout cela enflammait une séduction germaine. Contrairement à ses hommes, elle était propre, ceux qui avaient approché « Walkyrie » disaient qu'elle sentait l'eau de Cologne et on mesurait vite l'ébriété des sens, les vigueurs avides et le « chaud dur » au fond des ventres.
Mais ce sont les yeux et les rictus de la femme qui glaçaient. Dès qu'elle subjuguait un regard, le bleu pâle des iris durcissait, la bouche se pinçait, puis après en avoir subitement rougi la peau, le sang fuyait les pommettes qui devenaient livides et saillaient davantage ; soudain, comme envahie par une rogne carnassière, la cage thoracique enflait, la respiration accélérait et les mains de la dame serraient à en blêmir le manche de bois verni dont le bout ressemblait à une haltère de foire. Elle plantait en la plupart des pensionnaires un mélange de peurs et d'envies démentes. La libido l'emportant, elle allumait chez presque tous des rêves de vêtements en lambeaux, de chairs contraintes, de doigts soudards fouillant des moiteurs soumises, de coups donnés et rendus, de joutes âpres s'achevant par des saillies barbares et collectives.
Ce jeudi là, il sortit bien plus tôt que prévu de chez Monsieur Barrière, un vieil homme triste et fluet qui avait enseigné la musique à pléthore de classes chahuteuses. Parfois, l'homme balbutiait quelques mesures sur les touches jaunies et chevrotait : peut-être comme ça, vous voyez ce que je veux dire ? Ils riaient, avec de l'affection et de l'indulgence en partage, c'était entre eux comme une sorte de gourmandise.
Dans l'anti-chambre, elle était assise sur un banc. Timide, presque menue et fragile, de la douceur au front, de l'émotion et du trouble dans les yeux. Elle sursauta, se dressa comme un naja pris au nid et siffla : toi, si tu racontes ça je te fracasse la tête. Elle aimait Chopin...
CHOPIN par ARRAU 3 nocturnes
N°13 Opus 48 N°1 http://www.youtube.com/watch?v=EoZdT-sZ_Xo
N° 20 Opus posthume http://www.youtube.com/watch?v=PEyEw-8Kuv8
N° 21 Opus posthume http://www.youtube.com/watch?v=X30hh24okf4
WAGNER La chevauchée par W. FURTWANGLER