CONVOCATION - CONVERSATION - COMPARUTION
J'avais publié cette nouvelle sur orange et ne l'avais pas rapatriée ici, il semblerait que la récupération soit pour plus tard... Je signale, puisque semble-t-il on me surveille et merci de m'en avoir avisé, mais c'est inutile, qu'un roman, des nouvelles ne sont pas forcément autobiographiques. Je comprends bien que des incultes le pensent, que des calomniateurs affectent de le croire, par cette remarque j'espère éviter à quelques imbéciles de se couvrir de ridicule en appelant la police pour signaler l'évasion du personnage de cette histoire.
CONVOCATION
Le planton lui expliqua comment rejoindre le bureau. Dans l'escalier puis le couloir, un mélange de surprise et de déception : aucune ressemblance entre les lieux et ce qu'il avait imaginé, il en déduisit médiocrement que les romans et les films sont de sacrés farceurs. Devant la porte, il retrouva une appréhension de jeunesse... Convoqué, il était convoqué. Les syllabes s'égaraient entre les souvenirs d'examens, d'administrations, de service militaire. Vingt minutes d'avance, comme si souvent, et leur essaim de complications. S'asseoir et tarir le temps mais en faisant quoi ? Surtout ne pas penser, alors... S'empiffrer cigarette sur cigarette, scruter méticuleusement la paume de sa main comme le grand chauve assis sur un bout de fesse au bout du banc, fixer une affiche comme la rousse décharnée qui contractait nerveusement ses maxillaires tout en croisant et décroisant ses jambes avec des mimiques de femme offensée par des oeillades ? Redescendre avec le risque d'avoir l'air de fuir... Il jugeait l'hypothèse idiote car ceux qui stagnaient là étaient sans doute, comme lui, convoqués. Sauf peut-être le rondouillard qui errait d'un radiateur à l'autre avec cette démarche bizarre qu'ont les petits vieux se déplaçant sur des patins. Il ne semblait pas attendre lui. Un homme de la maison, au bout d'une carrière terne, privé des tâches intéressantes mais chargé d'observer les comportements, puis, juste avant l'entrevue, de donner quelques indications : tendu, angoissé, faussement calme. Il n'osait regarder sa montre par peur d'attirer l'attention de ce pansu mal coiffé, rougeaud et boudiné dans une veste si grise, si fatiguée. Il y avait du sournois sous ce front têtu, du mauvais sur cette bouche sans lèvre, du menaçant dans ces prunelles d'un marron douteux. La porte qu'il guettait s'ouvrit, ça lui mit du froid dans la bouche et du grès dans les cuisses. Déplumé, des yeux candides derrière des lunettes rondes et métalliques, une allure d'éternel premier communiant, très soigné, l'homme lui sourit en lui faisant un signe de la main. Il se sentit pantin en franchissant la dizaine de mètres, il se sentit poupée de chiffon en s'affalant sur la chaise dont il ne restait que quelques traces de vernis. Les étagères peinaient sous les classeurs, les carreaux de la fenêtre étaient sales, un ténébreux griffonnait sur un bloc-notes. Une voix fluette dans son dos, l'air envahi par une âcreté de tabac gris et de sueur, le gros s'installa sur un fort tabouret et parla.
CONVERSATION
Des mots ronds et transparents accrochés au fil d'un timbre clochette. Un refrain... Je sais, nous savons: je ne vous apprends rien, je balise le parcours afin que tout soit en ordre et bien limpide.
Sur la table, s'étalait comme un embrouillamini de photos dont le rondouillard extirpait un cliché pour l'examiner de près, de loin, de travers, d'encore plus près, s'attardant à celui-ci, louchant vers celui-là, et, peu à peu, ça formait des paquets minces que les mains potelées tassaient d'un geste avare et précis avant de les empiler à la façon de plis au bridge. Etrange partie où défilaient des visages, des gestes, des décors, des bribes de phrases, la chronologie n'avait aucune importance puisqu'une évidence, une certitude plutôt s'installait : il y avait des témoignages, beaucoup, et tous convergeaient, tous concordaient. Tandis que Bréchet énumérait, commentait sobrement, séraphique le jeunot souriait au plafond et le sombre émettait, de temps à autre, un soupir de lassitude morose.
C'est simple une vie... Les gens ont remarqué, noté, compris, deviné, prévu même, et soi, on est resté sur le quai, hermétique aux annonces, insensible à la foule sans se rendre compte que les trains passaient. Bréchet sortit une thermos d'un vieux sac écossais avachi entre une corbeille et tablette métallique, les deux trouvèrent des gobelets et une sébile de plastique jaunâtre contenant quelques morceaux de sucre. C'était une ambiance de paperassiers grappillant quelques réconforts avant la terne routine des heures à empiler.
Il ne louvoya pas le gros. Selon lui, la situation était carrée mais anormale, et pourtant il en avait vu ! Mais là, et c'était la première fois que ça lui arrivait, il avait tout... Et il n'avait rien ; pas croyable une histoire pareille.
Il expliqua : la clé de voûte, je le sens tout net, c'est votre tête ! Je ne veux pas dire ce que vous avez dedans, non ce genre de truc ça ne pèse rien ici, mais ce qui compte c'est la façon dont elle fonctionne votre tête. Impossible que vous n'ayez rien vu, invraisemblable que vous n'ayez pas eu de doutes, impensable que vous n'ayez pas cherché à savoir, et avec tout en place dans votre caboche, votre caboche d'acier, vous avez décidé, puis attendu et au bon moment... Vous l'avez fait. De l'horlogerie. Je le sais, nous le savons, vous le savez, alors ?
COMPARUTION
La salle était d'une clarté pimpante, les couleurs chantaient bien en ce début d'après-midi printanier, il y avait du sérieux scolaire sur les visages, de l'attention pointue dans les regards. Dès que le grave, le majestueux avait commencé son discours, le premier mot clamé en articulant chaque syllabe lui avait rappelé une phrase qu'il avait jetée à sept ans après qu'on l'ait réprimandé. Sa mère s'en était alarmée... Alors, plusieurs jeudis de suite des jeux et des bavardages très intéressants, puis on la lui avait fait répéter la phrase devant un groupe de jeunes en blouse blanche, la jeune fille toute menue et très belle qui s'était beaucoup occupée de lui avait crié : il a raison ! Silence opaque, murmures, conciliabules et le vieux monsieur à l'air de maître d'école avait gentiment demandé : et qu'est-ce qui te fait penser que l'intelligence est une malédiction ? Paralysé, il s'était entendu murmurer, je le sais. Et là, le sévère en parlait de l'intelligence... Glaciale, calculatrice, capable de tout... Dissimulation virtuose, ruse machiavélique, impitoyable cruauté... Le bouffon n'était pas avare d'effets faciles... A l'origine de tout cette funeste intelligence : orgueil, dédain, rancune, insensibilité confinant à la monstruosité. Il vocalisait le guignol, et la famille de Françoise bavait d'une haine admirative. Jamais ceux-là ne l'avaient souffert et on les conviait à curée. Jolivet parla longtemps, trop. Des redites, des maladresses, des balourdises et des contradictions, souvent il perdait le fil et s'agrippait à ses notes ; chétivement il essaya d'éliminer la préméditation, lamentablement il ânonna la complexité d'une personnalité complexe, le bourricot. Croyant s'envoler il s'embourba en osant évoquer des remords dont l'expression était asphyxiée par la pudeur ; sur le dos Jolivet, aussi ridicule qu'un crabe en instance près du faitout.
Une heure toute rondelette de délibération et vingt-cinq ans de réclusion criminelle. Ca vociféra dans le prétoire. On voulait plus...
Lorsqu'il refusa d'interjeter appel, Jolivet ne comprit pas. Bien sûr que Françoise était tombée toute seule, bien sûr que c'est après l'accident qu'il avait découvert son infortune comme on dit joliment. Grâce aux aveux il s'était retiré de tout. Et son attitude hautaine devant les assises ? Pour cimenter la porte.