LES PASSE-TEMPS DE MADAME DANNIOU - 1

Publié le par ZEITNOT

Elle se leva en bougonnant car, malgré les volets clos, les rideaux tirés et le voile posé sur la grande volière, on jabotait fort à l’étage inférieur et ce tintamarre incitait les pensionnaires du haut à ramager comme des forcenés. Elle mit ses mules ornées d’un nœud de satin, enfila son peignoir de molleton assorti à la roseur de la chambre et un peu juste, elle ne s’était pas vue épaissir, puis elle se rendit au salon découvrir et rassasier la douzaine d’emplumés, les amours de sa vie. C’est qu’elle les aimait ses volatiles ! Trente fois par jour des petits mots doux, des compliments à empourprer un vaniteux, des roucoulades, des sourires, des gâteries de toutes sortes prélevées dans ses propres repas et tout cela dans un sautillement joyeux devant la cage en forme de pagode. Dans la cuisine, en écoutant RTL, une radio si gaie et si libre de ton, elle prépara son plateau… Des gestes méticuleux, une précision millimétrique pour installer tasse, couverts, pot de lait, sucrier, soucoupe coiffée de six biscottes, beurrier et pot de marmelade, un délice cette préparation qu'elle achetait au salon de thé qu'elle fréquentait le jeudi, un endroit charmant où ne venaient que des gens de sa classe. Dans son esprit classe, un mot qu'elle aimait employer, exigeait deux éléments : origine pure et confortables revenus. Elle chauffa sans la bouillir l'eau destinée au café, bailla, s'étira, bailla encore, détacha une feuille de l'éphéméride et se précipita vers la fenêtre. Elle vit d'abord un ciel tout mal foutu pesant sur les villas d'alentour et semblant prêt à raboter le petit parc un peu plus loin à gauche, elle se retint un instant avant d'abaisser le regard, et, aussitôt, une rogne lui tordit la bouche et le ventre, creusa ses joues tandis que sa respiration accélérait… Sûre ! Elle en était sûre ! Des gens n'avaient pas respecté le changement de stationnement de telle sorte que la rue avait l'air d'une mâchoire édentée. Indiscipline, je-m'en-foutisme, deux des trop nombreux mauvais coups sapant la société, sa société, celle des gens de son monde. Elle porta la cafetière sur le dessous-de-plat trônant au centre de la table du salon, une effarante pièce de fonte que son grand-père avait fait tailler dans un antique guéridon de jardin récupéré au cours de ses chinages. Quelques secondes elle se souvint du capharnaüm que la famille s'était disputé après la mort de l'aïeul irascible que, malgré de belles espérances, on visitait rarement. Tout était prétexte, les exigences professionnelles ou scolaires, un rhume par-ci, un foie patraque par-là, les fatigues et les soucis de la vie... On confiait aux jeunes la corvée des lettres ou des cartes pour les souhaits de bonne fête et d'heureux d'anniversaire, mais on ne manquait pas de rappliquer au moment des étrennes pour empocher, selon son âge, de deux à quinze napoléons. En ces débuts d'année, durant trois jours, toutes les générations de la tribu occupaient la grande maison si sombre. On grelottait en boule au fond de lits aux draps rêches et humides, on se soumettait à des horaires monacaux, il fallait avaler des repas frugaux et s'arranger tant bien que mal de l'acrimonieux vieillard en supportant sans moufter les algarades, les prêches véhéments à l'encontre de la juiverie, des moricauds, des moscoutaires et de toutes les autres engeances qui depuis bien trop longtemps pourrissaient, souillaient et ruinaient la France. Couronnant une carrière d'impitoyable Avocat Général, l'homme avait siégé dans les sections spéciales crées en 1941, ses convictions avaient acéré son zèle. En cette belle époque d'espoir et de renouveau, il avait eu le sentiment d'œuvrer pour la salubrité mais, la paix revenue, d'en avoir été aussi injustement que sauvagement puni : cinq années d'indignité nationale. Un homme comme lui ! De toute la descendance, une cohorte informe à force de mésalliances, un ramassis d'ingrats sans morale et sans principes, elle était la seule qui avait su apprécier et honorer cet homme, un modèle. Lorsque sa sœur cadette, une pas grand-chose mariée à un professeur de lycée certainement socialo, insultait la mémoire du magistrat en le traitant de sinistre birbe, Philippine avait envie de lui arracher la langue et de la jeter aux chiens du voisin.

 

Une fois les miettes distribuées à ses adorables ténors et le plateau déposé sur la paillasse de l'évier, elle eut du mal à réfréner l'envie qui la cuisait. Puisque ce fichu Westminster lambinait elle se dirigea vers la salle de bain, elle y avait mis bien plus de prix que de bon goût... Un déconcertant panachage de carrelage corail et mordoré avec des frises et des listels, une considérable vasque de marbre vert , toute la robinetterie en vieux bronze allégorique, des pièces à faire jaillir de sa tombe cet infortuné Louis de Bavière, une baignoire Directoire, un mobilier et un immense miroir trumeau XIXème, une kyrielle de bibelots aussi, mais encore des vases nains immigrés de Saxe, de Westphalie et de Murano, la cacophonie des volumes et des couleurs, le carnaval de l'hétéroclite. En ce lieu, selon les jours, son humeur variait… En sortant de l'eau parfois elle était heureuse et se dispensant des complaisances, elle se trouvait encore bien, pas si affligée par l'âge, presque appétissante, d'autres fois son regard la trahissait, alors…Alors elle voyait la peau parcheminée, les cuisses et le ventre flasques, la gorge et les fesses dégringolantes, le visage incrusté de plis dédaigneux et durs. Tout cela lui mettait une mauvaise gnôle dans les veines et l'enrageait, dans ces pénibles minutes elle maudissait tout ce qui était jeune, et surtout ces saloperies élancées dansant sous des chevelures souples et brillantes, ces poitrines si libres et fermes sous les cotonnades légères, ces silhouettes que les hommes suivent en remuant du vice dans leurs tripes. Ce jour-là était un sale jour. Elle s'épongea, se coiffa et fila dans sa chambre où elle choisit un pull rouille et une jupe noire puis retourna au salon. Les pinsons et les perruches furent déçus, elle avait d'autres choses à faire. Elle commença par téléphoner et ce n'était qu'un début…

 

À suivre, éventuellement.

 

MOZART Fantaisie en ré mineur W.GIESEKING

 

http://youtu.be/dqVhm2Dj5bU

 

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