LA CONSÉCRATION - UN

Publié le par ZEITNOT

Avertissement : toute ressemblance avec un personnage réel ne serait imputable qu’à la malignité du lecteur.

 

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La hure penchée sur son écran il commençait à fatiguer. Une journée comme les autres pourtant…Levé à six heures, après avoir englouti six épaisses tartines lourdement beurrées et copieusement trempées dans deux énormes bols de café au lait, fait des miettes et des taches autant sur la toile cirée que sur le carrelage, en empiffrant, en bavant, en souillant son pyjama il avait écouté la radio. Pas d’une oreille distraite… attentif, aux aguets même. Le maroufle est un traqueur. Dédaignant la salle de bain, il n’en use que le dimanche, il alla enfiler sa tenue de travail. Un pantalon de velours brun tout élimé aux genoux et au fond, une chemise à carreaux, un gilet de reporter. C’est qu’il lui en faut des poches… Pour ses carnets, ses crayons, sa gomme, son ruban adhésif, ses becquets multicolores, ses ciseaux, un attirail qu’il trimbale partout de peur que sa femme égare ce qu’il considère comme ses outils. En attendant le facteur il avait promené son couple de dobermans, Magda et Joseph, deux belles bêtes ayant du mordant, dressées comme il faut. Au retour il avait emporté le journal dans son bureau, son laboratoire, son domaine privé. Une pièce où stagne une odeur âcre, faite de sueur, d’haleine et de bave.  Il faut dire que son orgueil délirant, son inextinguible agressivité à l’encontre de ceux qu’il nomme les humanistes, ces saloperies d’intellectuels, ces magistrats vendus, la haine carnassière qu’il jette sur ceux qui sont venus d’autres continents, la rancœur et le mépris envers les assistés, des parasites qu’il faudrait sevrer, tout cet abject galimatias après avoir pourri sa tête a fini par empuantir ses humeurs. À droite du bureau, de longues étagères croulant sous des paquets de revues et de journaux, les archives de la détestation : Aspects de la France, Minute, Rivarol, des brochures aussi, toutes éditées par des groupuscules identitaires et intégristes.  Quelques livres, mais l’homme peine à maintenir son attention, une culture indigente et un vocabulaire étique lui interdisent les textes soutenus. Posée sur des tréteaux, une forte planche encombrée de gribouillis, d’articles découpés et annotés, de photos, et, trônant au milieu de ce fouillis, son instrument. Liszt jouait un grand Pleyel, lui a un ordinateur. À neuf  heures il avait déployé son Figaro et cherché sa pâture, fait un tour de braconnage sur quelques sites d’information et décidé de ce qu’il publierait, à moins qu’un évènement l’amenât à changer de thème…  Ensuite il avait visité ses fidèles jusqu’à ce que sa femme annonçât la pâtée, à treize heures. Il avait goinfré en regardant TF1, peu gourmet il faut surtout qu’il alimente sa grande carcasse, surtout qu’il se dépense beaucoup pour sa croisade, le mot est juste, car presque chauve, barbu, de traits grossiers, d’allure farouche, il a des airs de moine soldat.  Quelques pas avec les chiens, puis la rédaction. Un brouillon pour commencer, une écriture informe et dans la tête les phrases qui ne viennent pas bien, réminiscences de sa vie de cancre. Qu’importe, sûr de ses idées et des réactions qu’elles susciteraient, l’homme sait comment exciter les plus vils instincts, il avait mis en ligne son infamie quotidienne. Alors avait commencé l’épuisant mais ô combien excitant labeur des réponses à ses lamentables idolâtres, beaucoup d’illettrés et d’imbéciles, des inactifs, pas de manières entre eux. Et que je t’en rajoute, et que je me répète, et que j’assène, et que je suis encore pire au cours de ce dialogue que dans mon éditorial. Somme de sottises, concert de médiocrité. Les héros ont eux aussi besoin de gamelle, il avait donc dîné, sa femme lui avait fait quelques reproches qu’il avait balayés en rappelant l’importance de sa mission, un dernier tour avec les chiens puis il était retourné à sa tribune. Encore quelques échanges, encore un peu de retape ici et là, quelques bises aux vielles énamourées, toutes aussi fourbes et nuisibles que lui, et cette foutue lassitude qui tombait de plus en plus lourdement sur sa carne disgracieuse. Il y avait encore les comptes à tenir. Dans le grand carnet rouge il reportait les résultats quand sa messagerie l’avertit d’une réception. Allez, encore un effort…

 

Il lut. Souffla un grand coup. Inspira longuement. Relut. Relut encore. Une chaleur bienfaisante se nicha dans son ventre, parcourut ses membres, gagna sa gorge et emplit son crâne oblong. Ce fût comme une mignonne griserie d’abord, quelque chose de clair, de doux et joyeux, puis cela s’amplifia, cela devint brûlant, bouleversant, exaltant, étourdissant. Il sut que le sommeil tarderait, que sa nuit serait obsédée par le courrier, il n’allait pas réveiller sa femme. À cet instant il mesura la noble solitude des grands…

 

À suive, éventuellement.  

 

   

BRAHMS finale du quartet en sol mineur, dont un thème fut utilisé dans le film Monsieur Hire de Patrice Leconte.

 

http://youtu.be/KpOvq55E8tU

 

 

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Publié dans PORTRAIT

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fomahault 30/06/2011 10:36



ha ha ! merci merci petit frère ! j'adore ta façon de croquer ces personnages à la Reiser... on  sent l'odeur du crasseux  à travers l'écran ! ça donnerait presque la nausée, s'il n'y
avait cet humour quasi britanique pour pimenter  !


Allez hop, on veut une suite à cette mise en bouche !


 



BMB 29/06/2011 22:42



Celui là j'espere que tu vas nous le faire souffrir trés beaucoup avant sa rédemption !