FLORILÈGE DE GRÜNFELD – SEIZE

Publié le par ZEITNOT

début en   FLORILÈGE DE GRÜNFELD - UN

 

Nicolas II avait eu bien raison de faire confiance à la maison Roederer. La cuvée Cristal était parfaite. Bien qu’issus de boîtes, le foie gras, les gésiers confits et les haricots verts firent une sorte d’assiette landaise, peu académique, mais excellente, et puis ils avaient tellement faim, tellement envie… Non besoin. Tellement besoin de s’abstraire de la barbarie qui bouillait, qui grondait, qui répandait une lave destructrice vitrifiant les esprits. Elle raconta quelques bribes de sa vie, c’était la manière et les mots qui comptaient, tant les épisodes étaient disparates, flous et souvent insignifiants. En dépit de cela, il pensa qu’elle lui confiait bien plus que si elle lui avait remis son journal intime...

 

Il prit une douche roborative, n’ouvrit pas le lit et se coucha tout habillé. Endormir ses sens, ne pas guetter un bris de vitre, un grincement de parquet, un pas feutré, ne même pas entendre une irruption bottée. Plisser fort les paupières et ne pas percevoir la lumière, faisceau d’une lampe ou plafonnière. Rendre la chair inerte et ne pas sursauter sous les coups, le fer ou la balle. Il savait faire, il avait déjà fait. Aussi, lorsque la chevelure lui caressa la joue, lorsque la légèreté chaude sous le cuir de la combinaison vint près de lui, que le visage frôla le sien et que la main se posa sur sa poitrine, il ne bougea presque pas. Sauf ses lèvres qui effleurèrent le grand front.

 

Trois bips de la montre suffirent à les éveiller. Rapidement un thé. Rapidement la route. Rapidement les bureaux de poste de la périphérie nantaise, puis ceux des quartiers servis d’une manière concentrique. Méthode identique partout. Tour à tour l’un déposait, tandis que l’autre surveillait les abords. À treize heures, tout était fini. Dans soixante douze heures au plus tard les rédactions auraient de la lecture... Ils choisirent d’accéder à la gare par le côté sud. là aussi un périmètre de sécurité était en place mais n’avait pas grand-chose à faire puisque les gens respectaient les consignes invitant à renoncer aux déplacements du week-end. Pile ou face, le sort le désigna pour prendre les billets. Beaucoup de calme en lui, la suite appartenait à la presse.

Moins d’une heure à dissoudre avant le départ. Le buffet ressemblait à un mess où quelques civils accrochés à leur portable parlaient mezza voce. Affalés, des troupiers somnolaient, d’autres se gavaient de sucreries et de sodas en feuilletant des revues chiffonnées à force d’être échangées. Autour de quatre tables accolées, des sous-officiers tenaient conseil. On s’excitait, on avait des idées sur la stratégie à mettre en œuvre, on était impatient d’en découdre, on célébrait un ordre nouveau tant attendu, à la cantonade on éructait : ceux qui sont pas contents n’ont qu’à se calter. Les voyageurs opinaient du bonnet, les plus nobles applaudissaient. Mous, les applaudissements.   Veillant à l'équilibre de son plateau "fringale" il descendit l’escalier, fit des petits pas dans le souterrain, vérifia que le TGV était toujours annoncé sur le même quai.

 

Perçant les nuages le soleil plantait un grand trident d’une vigueur métallique sur le dégagement réservé aux cars ; rangés en arc de cercle, plusieurs véhicules de pompiers rutilaient comme des tomates un jour d’été. Entouré de flammes roulant une fumée dense et brune, le Trafic se consumait, par moment on distinguait un énorme trou sur son flanc. Les secours se hâtaient avec lenteur, quelques badauds béaient, près de l’ambulance le personnel médical semblait convaincu de son inutilité. Un peu plus loin, devant le grand hôtel, le monospace noir démarrait, deux gendarmes lui assuraient la priorité sur des taxis.

 

À Paris, durant une semaine il marcha beaucoup et campa au bois de Vincennes, son domicile était surveillé. La secrétaire de Brochant le disait injoignable pour raison de santé, c’était une voix inconnue. Vingt minutes tout au plus après l’appel, cinq ou six malabars rodaient autour de la cabine, grognons ils regagnaient deux berlines garées n’importe comment.

 

Le Figaro chantait des dithyrambes au gouvernement d’unité nationale, principalement à Marine Lepen qui faisait un travail remarquable place Beauvau, sans oublier… Le mirifique Président que cette ganache fascisante de Rioufol empanachait d’un lyrique « Homme des tempêtes ». Le reste de la presse survivait dans la même asthénie que l’opposition dont quelques beaux esprits avaient rejoint la nouvelle équipe… Au nom du pragmatisme.  Par ordonnances on supprimait la CMU pour les moins de soixante ans, l’AME, le RSA, une autre ordonnance faisait frétiller la population : elle visait à employer des chômeurs de longue durée pour la construction de ZPS* autour d’une trentaine de cités. Aucune rémunération n’était prévue durant les cinquante premiers jours. Début mars, il décida de reprendre le jeu.

 

Si tu vois dans une province, le pauvre opprimé, la justice et le droit bafoués, n’en sois pas surpris ; car au dessus d’une autorité veille une plus haute autorité, et de plus hautes au dessus d’elles…

L’ecclésiaste

 

*Zone de prévention sécurisée.

 

La fin demain…Ouf !

 

Encore leonid kogan

Dvorak danses slaves.

http://www.youtube.com/watch?v=Qau2EItAbL4

http://www.youtube.com/watch?v=NlpcA-wM3UU

 

 

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Joseph TORRENTE 13/03/2011 12:21


Entre joie et amertume, tristesse et feinte indifférence, je retrouve mon ami d’antan.
Certes j’eus du plaisir à lire ton Zeitnot, je l‘ai largement distribué autour de moi. J’ai même vu en retour le regard amoureux de quelques lectrices, qui par un effet de substitution, tel
Christian devant Cyrano, admiraient l’écriture et la prenaient pour l’homme.
Désormais l’informatique t’est devenue plus qu’alimentaire, elle t’a pris chroniqueur, apostropheur, entrechoqueur, pourfendeur de vizir. C’est bien ainsi. Je trouve.
M’a manqué cette verve durant toutes ces années (plus de vingt), elle n’a pas pris une ride.
Amitiés.
Joseph Pino Torrente.


gaby23cinema 30/11/2010 18:35


Marine Lepen place Beauvau, tu ne sais donc pas que je suis cardiaque? Dans ce cas, je te l'apprends, ça se soigne mais il est préférable d'être ménagée!
Il fait si froid que j'ai remis, sans commentaire, le logo des restos du coeur, je ne veux pas me fâcher avec tous les imbéciles, racistes, xénophobes, qui répètent à qui veut l'entendre, qu'il y a
des gens qui y vont en BMW, que l'argent est foutu (ça me fait penser au Téléthon)
Celui qui parle si fort est celui qui ne sait rien, car celui qui sait se tait.
Je me suis mise (à mon âge!) à lire Marcel Pagnol (un régal!) auteur dont je n'avais lu que 2 livres (le château de ma mère et à la gloire de mon père), plus personne n'écrit aussi bien de nos
jours et c'est bien regrettable.
Lorsque je décide de camper une vieille femme indigne, j'y arrive parfaitement.
Mes amitiés sincères, travaille un peu moins ... Gaby


gaby23cinema 26/11/2010 19:26


C'est cauchemardesque!
S'il te plait, la vie n'est pas rose mais ce que tu prévois est NOIR, impossible et j'espère IMPOSSIBLE dans Ma France que j'aime ... suis je dans mon tort ou bêtement optimiste.
Amitiés sincères, gaby


BMB 25/11/2010 21:12


parfois j'ai peur ... que tu sois un prophète.