FLORILÈGE DE GRÜNFELD – FIN

Publié le par ZEITNOT

début en   FLORILÈGE DE GRÜNFELD - UN

 

Dans la salle bourdonnante, sous les plafonniers sculptant un univers étrange de bois et d’aires à damiers, il avait ravagé quarante sept échiquiers, plus que trois joueurs en lice. Jadis, à une revue, il avait déclaré que ce sont les jambes qui fatiguent le plus dans le jeu simultané*. Le petit monde échiquéen s’était senti humilié ignorant que beaucoup de GMI* pensaient la même chose mais sans le dire. Débordés par le foisonnement des variantes, contraints à jouer vite, trente sept et quarante neuf gaffèrent. Dix neuf déposa son roi en F7, un coup juste, un coup harmonieux. Rivé aux soixante quatre cases, aux pièces et aux forces les reliant, jamais il ne regardait ses adversaires, jamais il n’attendait leur réponse, rien ne le distrayait de la position. Pourtant… Cette fois… L’élégante finesse de la main… La délicatesse du geste… Et, par-dessus les sueurs imbibant les vêtements des spectateurs allant de table en table et se regroupant au moment d’un coup…

 

Le roi ainsi placé ne renverserait pas la situation, mais le piège complexe était évité, l’étau desserré, il faudrait plus de temps pour faire valoir la supériorité positionnelle des blancs.  

 

…Par-dessus les haleines café, les haleines tabac, les haleines chewing-gum ou parfois les haleines alcool … Un parfum.

 

Le mouvement de fou accrut la puissance de sa tour, et, dérogeant à ses habitudes, il attendit. Le parfum insista, subjugua les défenses empilées au cours des deux dernières années, cet exil, ce mur d’oubli, cette forteresse de solitude et de renoncement. Le pouce, l’index et le majeur, le dos de la main, le poignet puis l’avant-bras si gracile, une vague de cheveux noirs... Le parfum prit le fou, la seule réponse cohérente. Il coucha son roi. Des visages éberlués, une rumeur nerveuse allant en s’amplifiant, des exclamations mal contenues. À grandes enjambées il partit anéantir les deux survivants. Fulgurante l’estocade. Dans la soirée, au cours du cocktail on ne parla que de cette partie, nul ne comprenait l’abandon du champion, toutes les analyses démontraient qu’il avait le gain.

 

Le jusant avait presque achevé d’agrandir la plage de Zurriola. Il s’hypnotisait en écoutant le sable tarir les dernières vaguelettes, absorber l’eau se réfugiant dans la trace de ses pas. Le vent se levait et le vent était messager du parfum.

 

Longtemps ils marchèrent sous la lune en vivant un de ces moments où l’on a tant à se dire qu’aucun mot ne semble convenir. Et puis elle raconta…

 

Comment elle avait repéré les hommes et rampé à l’abri de la file de taxis quelques secondes avant que la roquette n’incendiât la fourgonnette. Comment elle s’était cachée durant un trimestre. Comment elle avait essayé de stimuler les rédactions. Comment elle avait distribué l’argent à des associations humanitaires.

 

Elle raconta les courses de moto en Europe pour s’étourdir. Elle raconta sa jeunesse en Suisse et l’initiation au jeu par sa mère. Elle s’arrêtait, s’en voulait du désordre de son récit et se serrant un peu plus contre lui elle continuait. Elle parla de ses quinze ans, de la mort de sa mère et des rares visites de son père. Elle avait relu tout le dossier, compris toutes les intrications, et mesuré l’impuissance de tous… Elle appelait ce qu’ils avaient découvert le consortium du vice. Cela expliquait pourquoi Brochant avait été débordé, balayé, tué peut-être.

 

Ils quittèrent Saint Sébastien au petit matin. En passant par la France ils éprouvèrent la même gêne, la même répulsion car les deux tiers des adultes qu’ils croisaient avaient cautionné ce qui s’était passé et ce qui perdurait… Un régime très semblable à celui des colonels grecs. En parlant de Grèce… Elle avait vendu la maison Niortaise qu’elle tenait de ses grands-parents maternels et avait acheté quelque chose de si beau, de si intime… Sur l’île d’Eubée.

 

Dans l’avion elle lui donna un baiser, le premier, puis elle expliqua pourquoi Brochant l’avait employée, pourquoi son père l’avait employée. Lui pensa qu’il allait vivre au lieu d’exister…Moins seul. Et puis, ne lui avait-elle pas sauvé la vie ?

 

 

Wienawski et toujours leonid kogan

 

Polonaise http://www.youtube.com/watch?v=kuegk60jP64

Légende http://www.youtube.com/watch?v=QkWk_LMWFfw

 

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* Un GMI affronte plusieurs adversaires, 10, 20, 100… Koltanowsky en affronta 250 et 34 à l’aveugle, c'est-à-dire sans voir les positions. La performance impressionne beaucoup. Cependant il faut savoir que si le nombre d’adversaires est très grand, on ne fait pas participer de très forts joueurs. Le champion dispose d’une vaste culture échiquéenne, ouvertures, variantes, finales, parties jouées. Ajoutons le talent et l'expérience... Rapidement les amateurs sont en difficulté d’autant plus qu’ils doivent produire leur coup lorsque le Maître se présente or celui-ci se débarrasse assez vite des plus faibles augmentant ainsi la pression sur ceux qui survivent.

* Grand Maître International.

 

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fusette 06/12/2010 18:31


Bonjour voisin. Réaction à ta réponse suite au com' de Laurence; Je trouve tes propos bien cinglants vis à vis des blogueurs...Bien sûr, ils y en a tels que tu les présentes, mais c'est loin d'être
la majorité ou alors nous n'avons pas les mêmes "valeurs". Bien sûr notre blog présente une partie de notre narcissisme, mais il me semble que c'est dans l'ordre des choses. Pour les visites : je
viens lire tous tes articles, toujours agréables à lire, je ne commente pas souvent parce que je ne vois pas l'intêret, à chaque fois, d'écrire "Oh ! c'est vachement bien écrit" sur ton blog.Quant
aux autres, c'est un peu pareil ; pas de compte de commentaires..
Il est évident, qu'étant en retraite, j'ai du temps à y consacrer, ce qui aurait été impossible en activité. Les blogs restent quand même une belle fenêtre sur l'extérieur : découvrir d'autres
courants de pensées, des talents artistiques et même se rencontrer "entre quatre yeux" avec certains.Je regrette juste la "réactivité" des blogs orange qui nous permettait d'aller un peu plus
loin..je repense à ces deux blogueurs que nous avons "accompagnés" virtuellement jusqu'à leur dernier souffle et à cette autre pendant son sevrage alcoolique..
Des moments forts qui nous font sortir du "quant à soi".


Axel21 05/12/2010 18:52


Texte prémonitoire où pourtant le pire passé est en filigrane. Heureusement, qu'il y a encore des gens qui se lèvent pour dire non. Au début des "Bienveillantes" de Jonathan Littell, l'auteur tente
d'expliquer ce qui fait que des gens à priori normaux basculent dans l'horreur, comment on les manipule. Le vie n'apprend rien chantait Balavoine, le temps ne fait rien à l'affaire chantait
Brassens. Amitiés


D.KELLER 29/11/2010 18:50


Laurence m'avait prévenue.
C'est à la fois passionnant et tellement bien écrit le vrai talent! Votre culture est immense. J'ai regretté que vous ne parliez pas de l'île Keller près d'Ouessant, un peu de narcissisme de ma
part bien que ma famille soit d'origine alsacienne. Les lieux bretons que vous décrivez je les connais par quinze années de vacances dans le Finistère. Et le point culminant de Brasparts grâce à la
chapelle j'y étais. Vos descriptions sont précises et poétiques et très fortes. Mrci pour ces bonheurs de lecture.


anto 28/11/2010 17:37


Un GMI peut aussi être Un Grand Imbécile si c'est quelqu'un qui se prend pour ce qu'il n'est pas .Il me tarde que celui auquel je pense abatte son roi et arrête de roquer comme un roquet !


Tanya 28/11/2010 11:53


J'ai suivi tous les épisodes et cette histoire m'a passionnée car elle allie le mystère et plein de découvertes et elle fait réfléchir aussi. La maison du premier chapitre m'a rappelé une maison
près de chez des amis. L'épisode sur Ouessant m'a rappelé plein de souvenirs et un merveilleux voyage en bretagne avec mon Amour. Merci pour cette nouvelle passionnante Tanya