FLORILÈGE DE GRÜNFELD – DOUZE

Publié le par ZEITNOT

début en    FLORILÈGE DE GRÜNFELD - UN

 

Sur sa droite, deux mètres en contrebas, un étroit replat bordé par de hauts buissons courant sur une centaine de mètres, il y sauta pour profiter d’un terrain moins risqué. Après quelques foulées il se retrouva dans une auréole aveuglante, trois grognements rauques derrière lui, puis une bouffée de chaleur à son côté… Une silhouette haute et noire sur une grosse moto qui le dépassa, qui s’arrêta. Un geste, un casque tendu, il sauta en selle et enserra la taille si mince. Pilote virtuose et intrépide, machine docile et puissante. Ils roulèrent jusqu’à un dévers impressionnant, foncèrent dans un goulet, voltigèrent sur la lande et atteignirent un chemin débouchant sur une départementale. Le compte tour en folie, des trajectoires audacieuses aux limites du tout droit suivies d’invraisemblables prises d’angle, des relances démentes, et sur la quatre voies toutes les voitures enrhumées* au fil des kilomètres. Malgré une orgie d’excès aucun radar ne moufta, à leur approche on devenait sage...

 

Nort-sur-Erdre passé, cinq minutes sur la petite route et ils empruntèrent une large voie forestière. Derrière le portail une allée empierrée s’enfonçant dans une hêtraie peu dense, au détour d’une courbe douce apparurent une clairière, un bassin et quelques massifs floraux encadrant le perron de la gentilhommière. Pas très sûr de ses jambes il mit pied à terre, regarda l’heure, évalua le kilométrage englouti ; la moyenne était hallucinante. Toujours casquée, la silhouette « béquilla » la Ténéré 1200, ouvrit la double porte et disparut dans la maison. Toutes les fenêtres du rez-de-chaussée, puis toutes celles de l’étage s’éclairèrent tandis qu’il demeurait inerte, creux, incapable de penser tant la situation était… Les adjectifs défilaient dans sa tête et aucun ne convenait, alors il ôta son casque, posa son sac et se massa le visage. Plusieurs fois et très lentement. Une odeur de cuir, celle de la combinaison qu’il avait étreinte tant de fois au cours de la… De la quoi ? Folle randonnée lui sembla grotesque. Sur sa peau il y avait aussi le murmure d’un parfum, celui de l’autre. Deux cigarettes, de profondes aspirations en longeant les rosiers, puis la conscience du froid qui commençait à l’enfermer. Il entra dans le vestibule ouvrant sur un salon où fauteuils et chaises étaient houssées. Derrière la vitre du foyer un épais tapis de braises enflammait de longues bûches. De part et d’autre de l’âtre naissait une opulente bibliothèque dont les rayonnages ceinturant toute la pièce n’étaient interrompus que par les draperies des fenêtres. Au milieu, entre un secrétaire et un bureau Louis XVI, il reconnut sa valise copinant avec deux autres bagages, luxueux les bagages. Sur un guéridon à droite de l’entrée, un plan.

 

Élégante, meublée Directoire, la chambre donnait sur une salle de bain d’un audacieux modernisme. Cela n’était pas dans ses habitudes mais il fit beaucoup de mousse avant de s’immerger dans une eau très chaude où il se laissa envahir par une délicieuse torpeur. L’imprévisibilité des évènements l’amusait, c’est l’humeur badine qu’il s’habilla après s’être rasé puisque sa trousse de toilette avait été déposée près du lavabo. Sur l’oreiller un autre plan…

La cuisine mariait des meubles rustiques et anciens avec un équipement très moderne lui aussi. Casseroles, faitouts, poêlons, sauteuses de cuivre rutilaient autant que les robinets et les poignées d’un superbe et antique piano Godin. Au bout de la grande table, deux couverts encadraient un seau où un noble Savennières fraîchissait.

 

Pantalon noir moulant sa sveltesse, chemisier gris perle à manches longues et bouffantes, son ample chevelure disciplinée par un savant chignon à l’orientale… L’autre vint s’asseoir. Harmonie et gravité des traits, et dans son regard des reflets prêtés par l’Iroise quand elle joue l’été entre Molène et Ouessant. La jeune femme sourit et chuchota « nous allons beaucoup parler cette nuit ».  

 

À suivre, éventuellement.

 

* jargon motard qui signifie doubler et distancer rapidement.

 

 

Tchaïkovski trio en la mineur

 

http://www.youtube.com/watch?v=od9xJxZkuqY

 

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mocekx 20/11/2010 16:34


j'avais tant de retard que j'ai eu du mal à le combler, d'autant que le texte dense et riche parfois ardue retardait ma lecture! l'énigme n'en est que plus passionnante te je vais la suivre au plus
près; pour agrémenter ma lecture la musique me fut fort utile et toujours bien réjouissante!


BMB 20/11/2010 12:45


Peut être va t on enfin savoir...