ERRARE HUMANUM EST - 1

Publié le par ZEITNOT

 

De-ci de-là, des trous gavés de miettes et de gras, des auréoles roussies creusées de brûlures noires, totalement craquelée sa trame apparaissant presque partout, ses carreaux verts et jaunes semblant se confondre, la toile cirée tarissait la lumière jaune tombant d'un lampadaire coiffé de guingois par un abat-jour de plastique brunâtre. Autour de la table, trois robustes chaises dont quelques traces de vernis blond s'accrochaient encore à mi hauteur des pieds. Elles aussi avaient souffert… Des gnons, des éraflures, de la ficelle crasseuse bandant les barreaux, des cannages défoncés, bancales, on les avait appareillées de rondelles provenant d'un reste de linoléum avachi entre la huche et le buffet. Près de l'évier où s'intercalaient assiettes, petits plats et poêles, deux faitouts remplis d'une eau grasse et grise accueillaient un troupeau de couverts commandé par une louche et deux forts couteaux. Le four béant de la gazinière, une antique Chappée, exhibait une panoplie d'ustensiles et quelques moules cabossés. Surmontant le désordre, une cafetière d'émail trônait sur un brûleur. Plus à droite, un plan de travail fait du même carrelage que celui du sol endurait une équipe de litrons vides alignés le long d'une considérable pile de journaux ; tout ce fatras interdisait l'ouverture de la fenêtre aux carreaux maculés donnant sur la courette. Faisant face à ce capharnaüm, deux armoires : l'une métallique et l'autre en bois laqué, veuves de leurs portes, on y voyait un régiment de bocaux, des boîtes cylindriques et cubiques, des paquets de toutes sortes ployant les rayonnages, et, tout en bas, un pêle-mêle d'outils. Privé de ses contrepoids le coucou voisin de la vieille comtoise l'écoutait scander un temps aussi épais que l'air empuanti stagnant dans la pièce.

La porte du fond bêla. Bien qu'ayant accumulé du lard tout l'été, le furet courut vers sa gamelle, avala goulûment un reliquat de boulettes puis se jucha sur son tabouret.  Trois années de cohabitation lui avaient tout appris de son compagnon… Son cortège d'odeurs piquantes et âcres, écoeurantes et violentes. Ses bruits… Ceux de sa démarche pesante et de ses chairs flasques, le souffle de sa respiration pénible, ses toux, ses crachotements, les gargouillis de sa tripaille, sa voix grasseyante et, le soir, lorsqu'il avait trop ingurgité un liquide rouge et puant, des vociférations caverneuses et des heurts contre les meubles. Ses mains…  Souvent lentes, maladroites et indiscrètes, parfois câlines, mais avec toujours une sorte d'autorité dangereuse cachée derrière la peau moite, des battoirs messagers d'une terrible menace tapie dans une corpulence écrasante.

L'haleine encombrée, l'œil torve, la mine fermée, en s'affalant dans un rocking-chair à l'agonie le sexagénaire écrasa une flatulence et entreprit de se gratouiller panse et cuisses en couinant d'aise. Encore des borborygmes puis l'homme abandonna sa lassitude comme une vieille défroque et s'extirpa de son siège. Des gestes de tous les jours… Le sucrier, un bol culotté, un quignon et le beurrier, deux allumettes gâchées avant que la flamme ne prît sous la bouilloire, l'eau versée lentement sur le filtre gavé de café, un revers de bras pour chasser l'animal qui venait aux nouvelles, un œil vers le téléviseur et le crâne bas, l'obscur se renfrogna en regardant la chaîne régionale rediffusant un documentaire sur les sauniers. Des hésitations dans sa tête… écouter la radio, aller se soulager au fond du jardin en jetant un coup d'œil chez les voisins pour se régaler du plaisir incendiaire donné par la garde-malade qui, dès la famille partie, se douchait. Et les ruisselets blancs glissant entre les opulentes mamelles ocres, et la mousse allant se perdre dans l'ombreuse intimité foisonnante, et les hanches larges, et le fessier rebondi tout brillant de savon, et ces gestes tranquilles, et ces doigts malaxant ce corps plantureux… ça lui mettait de la gnôle dans la cervelle, ça lui évoquait les effronteries bestiales des filles chassant le client dans les rues de Djamena. Une éternité depuis qu'il avait dû quitter sa fonction occulte. Bien lointaines la grosse paye et les magouilles qui lui avaient permis de se goinfrer de fric et de vies. Vingt années. Après son retour, trop habitué aux facilités postcoloniales, cupide et vaniteux il avait additionné les entreprises hasardeuses, collectionné les bévues et perdu l'essentiel de son magot. On l'avait berné ! Il ne lui restait plus que cette vieille maison héritée de ses parents, des vestiges d'aisance, plus quelques rentes qu'il jugeait maigriottes. Un rat. Il vivait comme un vieux rat. Heureusement, depuis janvier son projet avançait. méticuleux et opiniâtre il en peaufinait les préparatifs. Bientôt ils verraient tous ces bons à rien, ces parasites, ils verraient.  

À suivre, éventuellement.

 

 

 

VIVE LE COR…

 

Mozart http://www.youtube.com/watch?v=xUpSKvelg7g

Beethoven http://www.youtube.com/watch?v=KYXe3nNdQrw

Strauss http://www.youtube.com/watch?v=1dfemYfhCBQ

 

Et toujours…

images-7--copie-1.jpg

Publié dans NOUVELLES

Commenter cet article

ASTRUC 19/04/2010 10:42


le décor de cette cuisine, séjour pourrait être celui de nombreux foyer. L'homme qui y habite ne semble pas franchement avenant.


Renard 16/04/2010 20:42


Le décor est posé, et bien posé, si on peut parler de décor à propos de cet antre aussi dégoûtant que ses occupants..
Tu as un réel talent pour décrire lieux et personnages, c'est tout juste si je n'ai pas senti les odeurs qui pouvaient en émaner..


anto 14/04/2010 14:48


Le héros est campé et bien campé par une description à la Frédéric Dard ,ce qui nous laisse augurer de la saveur des suites de cette aventure !


Xavier Lainé 14/04/2010 05:57


Indicible et crasseuse misère...