DÉDALE - TROIS

Publié le par ZEITNOT

début en DÉDALE -UN-

 

Le bip et l’icône avertissant que des informations arrivaient la tiraient d’une espèce de grogne, car l’attente lui rappelait ces journées soporifiques passées au bord de l’Erdre en compagnie de son père à guetter le frémissement du bouchon quand les sandres, il disait comme ça, faisaient la semaine des quatre jeudis. Avant d’être le numéro deux de Fermat, en province puis à Paris, elle avait franchi les étapes de la carrière avec une régularité métronomique, tempo allegro… Sans faiblir elle avait accumulé des enquêtes rarement palpitantes, des filatures compliquées, des planques toujours éreintantes, des interventions parfois risquées, des interrogatoires difficiles. Elle avait côtoyé la sinistre malfaisance humaine dans ses plus invraisemblables oripeaux. Et vu tant de médiocrité. Et vu tant de misère aussi. Les collègues... Souvent elle avait pensé qu’entre eux et les délinquants bien plus que la vertu ou le talent, c’est le hasard qui avait distribué les rôles. De tout… Des bravaches malsains, des mystiques de l’ordre dangereux et cinglés, des arrivistes forcenés peu avares de racontars et creuseurs de chausse-trapes, sans oublier ceux qu’on nommait les fantômes, une troupe souffreteuse d’inadaptés sombrant dans la dépression, mais aussi, et heureusement, une majorité de braves types essayant tant bien que mal de surmonter la pénurie de moyens, d’échapper à l’imbécile et pernicieux culte du chiffre, de se comporter en humains responsables afin d’honorer l’idée qu’ils avaient d’une mission policière et républicaine. Sans en tirer la moindre fierté elle avait noté que, tenant compte de leur nombre, le pourcentage de femmes non conformes était bien inférieur à celui des hommes. Quant à sa trajectoire, lors de ses débuts Nantais, un commissaire bien en cour avait remarqué son aptitude à l’analyse et, aussi discrètement qu’efficacement, lui avait ouvert quelques portes. De poste en poste, on avait reconnu sa compétence, son énorme capacité de travail, et, de grade en grade elle avait été appréciée. Tout le service pensait qu’elle succéderait à Fermat, rares étaient ceux contestant cette promotion.

 

Ne prenant aucun appel, s’étant protégée de toute visite, fidèle à sa méthode elle ouvrait rapports et notes sur le grand écran, les lisait deux fois puis s’accordait une cigarette, et ce temps lui suffisait à juger de leur intérêt, à en mémoriser la substance puis, sur son micro portable elle rédigeait la synthèse dans un document word en installant des liens hypertextes et des commentaires. Elle créait des listes, indiçait les informations et en prévision de la prochaine réunion architecturait un synoptique. Elle voyait défiler les heures comme des bennes livrant une matière douteuse, un amas de poussière, de gravats, de pierres, de minerais. Elle ? Elle était l’usine qui triait et qui de tout cela finirait par sortir un produit que pompeusement la société nomme vérité.

 

La nuit envahissait la ville, cherchait sa place entre les illuminations, se posait sur les toitures ou s’accrochait aux frondaisons plus faciles à occuper. Moins de bruits dans la haute bâtisse, le personnel quittait les bureaux. en récupérant quelques affaires dans son vestiaire chacun espérait y laisser les soucis et les fatigues de la journée. Elle enfila son court ciré orange, dégringola quatre à quatre l’escalier en esquivant ceux qui montaient le nez dans les marches ou descendaient les pieds lestés de lassitude. Tandis qu’elle enfourchait son vélo le factionnaire, un gros moustachu rougeaud candidat à la caricature, fit un signe au responsable de la barrière. Elle suivit son parcours habituel pour rejoindre sa maisonnette mauve dans la pittoresque rue Crémieux, cette ancienne cité ouvrière aux façades basses et colorées, un îlot intemporel. Chamfort la regarda longuement avant de se lever, puis s’étira, puis cligna des yeux, puis daigna venir se frotter à ses jambes avant de clamer sa faim. Rassasié, le vieux Chartreux retourna sur son fauteuil et se plongea dans une impériale méditation. Elle commanda un menu vapeur au Chinois voisin, mit un Condrieu dans le seau à glace et prit une douche. En revenant dans le séjour Maud blêmit, la femme de ménage avait rangé les livres, classé journaux et revues et certainement enfoui la plupart des vêtements « là où ça se doit », la garce.

 

Toujours ponctuel, comme la mort aimait-il dire, Fermat tapota la porte à vingt heures trente. Ils dînèrent vite et en silence ne prenant leur temps que pour siroter le reste de la bouteille, puis, comme des enfants qui ont trop attendu la sortie, ils se précipitèrent sur l’ordinateur qu’elle avait connecté au projecteur, le mur entre les bibliothèques servit d’écran.

 

— Concernant le pavillon c’est short. Un gestionnaire de biens règle les divers impôts et les factures d’électricité à partir d’un compte qui a été généreusement approvisionné lors de l’achat en 1995. Le propriétaire, un certain Jean Gambit, avait prévenu qu’il partait à l’étranger pour un long séjour, on ne dispose pas encore des informations notariales, l’étude ayant été transmise, mais j’ai le sentiment que l’on ne trouvera rien, j’imagine pas mal de pare-feu. La cave n’a pas encore parlé, les experts vont entreprendre des examens plus intrusifs. Sur les accessoires, dés et yo-yo, pas la moindre empreinte, idem pour les boîtes. Les numéros de coupures indiquent une mise en circulation entre 2002 et 2007. La lingerie appartient à des collections contemporaines des billets. Les tubes contiennent du sang, de la peau et des pilosités, ils sont en cours d’examen, j’espère une datation collant avec le reste, cela situerait l’affaire. À propos des disparitions, pour l’instant on a cadré sur la période que je viens d’évoquer, trois candidates seulement et aucun lien entre elles. Mais bien sûr il y a celles dont nul ne se soucie, des sans-papiers, des filles de l’Est par exemple.

En se quittant ils conclurent que la seule chose solide était cette mise en scène qui avait exigé du travail, de l’argent et beaucoup de précautions. C’était maigre et obsédant.

 

À suivre éventuellement.

 

Teresa  stich-randall chante MOZART

 

http://youtu.be/s8VNHA2BHgM

http://youtu.be/NPckAKsYUrE

http://youtu.be/vN3AOWIst3Q

 

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Ecusette de Noireuil 21/06/2011 23:44



Youpi, on a droit à un épisode par jour (enfin presque)! A demain donc...



fomahault 21/06/2011 19:46



tout le problème avec les "à suivre", c'est la frustration de la lectrice ! Le même sentiment qu'on a face à un fond de boite de crème de marron. On sait bien que demain, ou
après-demain (pas plus tard hein ?) on pourra aller au magasin pour en acheter encore, mais, bon, là on est ce soir, et ce qu'il y a dans le fond de la boîte maudite suffit à peine à exciter le
désir ! donc ... ENCORE !