DÉDALE - SIX

Publié le par ZEITNOT

début en DÉDALE -UN-

 

à la mi-avril, en deux jours, insolite après des semaines froides et humides, une chaleur solide s’engouffra dans la ville. Une canicule si entêtée qu’elle ne laissait pas d’interstice entre les immeubles. Elle occupait tout, alourdissait tout, raclait tout, ralentissait tout, certains la bravaient en se pavanant aux terrasses, en se vautrant sur les pelouses, puis, vaincus, les corps à peine vêtus mais trempés se réfugiaient dans tout ce qui semblait tempéré. On se bousculait autour des bacs à surgelés des Monoprix, on ne choisissait pas un film on allait s’asseoir au frais, le travail fini on traînait dans les bureaux climatisés, même les églises retrouvaient des fidèles, c’était Pentecôte tous les jours. La démarche engluée, les yeux fous, on tarissait goulûment les bouteilles d’eau, on recourait sans cesse aux atomiseurs après les avoir frénétiquement secoués, on s’éventait avec n’importe quoi, dans les bus on échangeait des regards de suppliciés au moindre encombrement. Au Quai, on souffrait aussi. Les ventilateurs charcutaient une atmosphère lestée de sueurs, d’haleines âcres et d’odeurs de pieds où se mêlait une écoeurante procession de déodorants.

 

L’hospitalisation de Fermat n’avait pas surpris, au fil des semaines l’équipe avait remarqué l’amaigrissement et la fatigue du patron, mais, comme les enfants évitent un fond de couloir obscur qu’ils croient hanté, tous avaient occulté le sujet, ils aimaient bien trop leur directeur.

 

L’affaire Alésia était sèche. L’enquête interne avait identifié quelques jaloux qui auraient pu en vouloir à Maud, aucun ne travaillait à Paris et surtout aucun n’avait la carrure, elle estima qu’éplucher les emplois du temps et remonter les relations ne mènerait à rien, au cours de la réunion elle rappela qu’elle et Fermat partageaient la conviction que « l’autre » était un solitaire. Du côté des malfrats c’était aussi vide. Restait sa vie privée… Une seule liaison, deux mois avec un procureur Nantais, liaison opportunément rompue et sans regrets lorsqu’elle avait quitté la région car la trouille du Monsieur très calotin redoutant de se faire pincer par son épouse, une fille de politicien utile pour sa carrière, cette lâcheté fébrile qui, un temps, l’avait divertie, ne l’amusait plus du tout. Autrement des rencontres aussi brèves que fonctionnelles, une liste assez longue qu’elle n’avait pas eu envie de mémoriser tant les items, mâles ou femelles, se ressemblaient. Depuis le lycée, elle n’avait jamais eu l’occasion de prendre en défaut la maxime de Sébastien Roch Nicolas, l’amour tel qu’il existe dans la société n’est que l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes. En contant à ses collègues son curriculum vitae sexuel, elle avait précisé que, se référant à son expérience, amputer la citation du mot fantaisie la rendrait plus adéquate. Malgré la sévérité dissuasive des propos, les trois quarts de l’assistance auraient bien aimé connaître l’épiderme de la numéro 2. L’affaire stagnera tant que l’autre ne bougera pas avait-elle conclu.

 

Sur le Pont au Change la nuit et la Seine commençaient à saper la chaleur, Boulevard Henri IV un souffle d’air éveillait les feuillages, rue du Faubourgs Saint Antoine les piétons retrouvaient un peu de vitalité, devant chez Roméo les choix audacieux et baroques de Claude Dalle partageaient les badauds entre admirateurs et rieurs, mais tous devaient penser qu’il s’agissait d’un mobilier pour traders ou stars du show-biz en veine d’ostentation.

 

D’abord Maud marcha très lentement dans le couloir, puis elle accéléra par crainte de se laisser envahir par l’émotion. Dès l'entrée la pénombre lui fit redouter le pire et elle s’entendit murmurer, conne que tu es l’infirmière t’aurait dit. Elle se perdait dans un de ces moments auxquels on ne s’est pas préparé, un de ces moments où l’on ne sait quoi faire et encore moins quoi dire, un des ces instant naufrageurs où les gestes sont aussi difficiles que l’immobilité, quelques unes de ces misérables secondes qui donnent envie de fuir et de faire comme si elles n’avaient jamais existé. Fermat l’aida…

 

Il montra comment il se débrouillait bien malgré la perfusion, rit en tirant de sous les draps son victorinox qu’il avait apporté principalement pour le tire-bouchon, défit le paquet avec maestria puis feuilleta le premier album, montra une joie enfantine et rappela les passionnantes soirées qu’ils avaient passées à confronter leur science de « tintinophile ». Après, il se lança dans une plaisante série de portraits… Le médecin chef, un ventripotent lunaire, sûrement un fils adultérin de la famille Roblot, un lugubre qui stockait scrupuleusement toute sa fantaisie en vue de la libérer à chaque 29 février. Un interne, sosie de Harpo, qui noircissait de pattes de mouche un petit carnet qu’il oubliait sur le pied du lit à chaque visite. L’infirmière du matin, une forte africaine qui s’adressant à la débutante qu’elle formait finissait toutes ses phrases par un sentencieux « vous voyez clairement ce que je veux dire », et l’effrontée blondinette répondait j’entends, Gimbya, j’entends, puis feignant un éternuement la jeunette pouffait entre ses mains. Quelques malades rencontrés à la salle de détente n’échappaient pas à son humour, bref il affichait un bonheur jovial et serein. Ils se quittèrent dans un grand éclat de rire lorsqu’il lui demanda de ne pas oublier à l’occasion d’une autre visite d’apporter du boulot pour son couteau qui n’était pas malade, lui !

 

Depuis le décès de sa mère emportée par un fulgurant cancer du pancréas, six ans déjà, Maud n’avait jamais pleuré, et, ce soir, tassée sur les marches de l’opéra Bastille elle sanglotait, Fermat était atteint du même mal. Les yeux brouillés, en reniflant, en geignant, le cœur en charpie, elle avançait vite sur le bord du trottoir de la rue de Lyon longeant le couloir des bus. Un passant qu’elle n’avait même pas vu la tira par le bras et la fit trébucher. En deux minutes il y eut pas mal de gens autour d’elle, tous avaient vu le SUV noir, même pas un taxi, tous pensaient que l’embardée était volontaire, tous voulaient appeler la police.

 

À suivre, éventuellement…

 

En souvenir de la Castafiore, quelques rivales certainement moins célèbres auprès du grand public, hélas…

 

Renée Fleming http://youtu.be/pWcPJsOqWrw

Anna Moffo http://youtu.be/Ty0t_u_xzPc

Angela Gheorghiu http://youtu.be/UX_21Ekmc3o

Renata Scotto http://youtu.be/kkADV6dLT28

Renata Tebaldi http://youtu.be/PwQw513RnEU

 

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BMB 27/06/2011 17:00



l'avantage des vacances c'est que l'on a parfois une bonne surprise au retour ! comme celle d'avoir évité cinq soirés de transes à atenndre le suite....


mais maintenant je ne suis pas plus avancé que mes petits camarades : vivement le nouvel épisode !