DÉDALE - FIN

Publié le par ZEITNOT

début en DÉDALE -UN-

 

à partir de mercredi, aussi subitement qu’elle était arrivée la chaleur fut chassée par des frimas de plus en plus féroces, des pluies glaciales et enfin de la neige. Les journaux télévisés montrèrent des banlieues et des champs blafards, des villages estompés, des routes où gelait un invraisemblable tohu-bohu parmi les congères. On fut gavé de micros-trottoirs édifiants… Qui n’avait pu sortir sa voiture du garage, qui n’avait pu rentrer chez lui, qui ne pouvait plus faire ses courses, qui avait sa chaudière en panne. Qui, qui, qui ! Se faisant inviter sur toutes les ondes le pugnace Allègre morigéna les climatologues, ils ont bonne mine avec leur foutu réchauffement, des farfelus ! Ses rugueuses prestations finies, comme de coutume, le butor ne manqua pas de s’enquérir des ventes auprès de son éditeur.

 

Chaque jour, malgré un quintal de travail, Maud allait assister au déjeuner de Fermat et le rejoignait en début de soirée. Bien que son état empirât, le Divisionnaire ne se plaignait pas. L’équipe médicale estimait qu’une intervention ne servirait à rien, l’homme le savait mais n’en parlait pas. Ils brodaient le temps de souvenirs, y nouaient de gaies fanfreluches, des pompons bigarrés, des faveurs aux tons de pastel, c’était leur façon de vêtir l’inéluctable. En rentrant chez elle Maud écoutait de la musique, fumait beaucoup, laissait en paix la vodka et caressait Chamfort jusqu’à l’assoupissement. Elle pensait que beaucoup d’écrivains ayant traité de la tristesse n’avaient pas trouvé une description correspondant à son état. Elle était comme une vieille souche, voilà tout.

  

La consultation des vidéos enregistrée aux alentours de la Bastille le soir de l’incident ne donna rien, tant à Paris les véhicules de ce type sont nombreux, la seule caméra qui aurait pu départager les témoignages concernant le SUV était en panne. Maud suspendit les rondes sporadiques menées dans la rue Crémieux et décida de mettre l’enquête Alésia en sommeil.

 

Ce soir-là, l’interne Harpo la reçut dans un bureau exigu, une sorte de cabine dont les murs étaient nus, la table déserte et les trois fauteuils étiques ; sans doute avait-on voulu ce dépouillement afin que rien ne dérangeât, ne troublât, et puis quoi mettre dans une pièce où l’indicible est convié. Il ne savait pas trop comment s’y prendre, il comprenait bien, il respectait la volonté du patient mais d’un point de vue clinique. Dans le couloir : surtout il comptait sur elle pour l’appeler en cas de souffrance aiguë, en cas de gène respiratoire. Il ne faudrait pas que ce soit trop long, mais au cas où… On ne sait jamais…Devant la porte : à vingt-deux heures il passerait la consigne à sa remplaçante. Une fille très bien.

 

—  Il y en a qui renversent l’encrier avant même de commencer, d’autres font un énorme pâté après s’être échinés durant toute la composition. Ce sont nos comiques. Et puis ceux qui digressent tellement qu’ils oublient le sujet, et d’autres qui corrigent une erreur par une autre, nous rencontrons des idiots, des étourdis, des maladroits, des suffisants et même des naïfs.  La plupart des délinquants et des assassins sont des gens normaux, c’est l’occasion qui les singularise, nos vaillants criminologistes disent le mobile, et j’en ai lu des pensums à ce sujet. Et si tout avait commencé bien avant 1995 ? Un projet ancien, une fantaisie d’adolescent ou d’étudiant, une tentation ludique, et peut-être une envie de perfection. On peut toujours trouver une femme qui a besoin d’argent, vous aviez évoqué des filles de l’Est... Consentir une parcelle de peau, un peu de sang, porter des sous-vêtements luxueux, passer une nuit dans un grand hôtel, déguster un excellent dîner, boire un Champagne prestigieux, et ne rien faire de plus pour une somme coquette. C’est tentant non ? Il n’a tué personne, c’est un joueur. Mais pour que la démonstration soit complète il faudrait qu’il vous indique un lieu où des corps auraient pu être dissimulés et jamais découverts… Le véhicule fou n’a rien à voir dans cette histoire. La pochette à votre domicile, le clin d’œil amoureux d’un vieux farceur.

 

Fermat n’en pouvait plus, il ouvrit la main, Maud embrassa la paume et ne fut plus que douceur tout le temps qu’il fallût. Elle n’appela pas l’interne.

 

 

SCHUMANN 3ème mouvement de la Fantaisie en ut majeur par W. GIESEKING

 

 

http://youtu.be/xM8b5H4DE60

 

Cela me semble assez bien convenir à la dernière soirée de Maud et Fermat. Les deux autres mouvements sont disponibles à la même adresse. Une interprétation émouvante et digne. 

 

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tanya 05/07/2011 15:36



J'ai aimé toute l'histoire et la fin est complètement émouvante même si c'est triste, parfois il y a des gens qui ne savent pas qu'ils sont aimés mais heureusement que celle ou celui qui aime
trouve les moyens de le faire savoir à l'autre.



BMB 29/06/2011 22:35



Surprenant passge du polar au drame intime. Déconcertant mais tres beau !



Laurence_philo 27/06/2011 22:17



J'ai lu dédale UN et j'ai décidé d'attendre le mot fin. L'écriture est d'une efficacité absolue, l'histoire tient en haleine même si on se doute qu'on ne sera pas en face d'un banal thriller. Les
portraits et les décors sont vibrants de vie. Les deux dernières phrase de ce beau récit sont bouleversantes. C'est la preuve qu'en peu de mots un véritable écrivain est capable de nous
toucher au fond de nous. J'espère que le tout petit nombre de commentaires est dû à une attitude semblable à la mienne. Merci pour texte prenant et beau.