DÉDALE - CINQ

Publié le par ZEITNOT

début en DÉDALE -UN-

 

Révolté par le scandaleux retard Chamfort marqua son indignation en ignorant son assiette une poignée de secondes, puis gloutonna en lançant quelques regards enflammés de rancune et se retira avec des airs de chanoine offensé par une troupe de mécréants. Un long bain dont elle entretint la température en évacuant et en complétant l’eau, un verre géant de vodka lime, dix cigarettes plus tard elle descendit au séjour et tenta une réconciliation avec le chat. En vain.

 

Non seulement l’autre avait joué, mais le courrier et ce dépôt confirmaient qu’elle avait rang de partenaire privilégiée, elle n’en éprouva aucune peur, plutôt un sentiment d’inconfort, sans doute comparable à celui du médecin contraint à consulter ou du professeur qui reçoit son inspecteur d’académie. Une pièce était ajoutée dans le mécanisme, directrice d’enquête elle devenait aussi objet d’enquête, et cela ne lui plaisait pas du tout. Mais alors pas du tout. la surprise lui sembla une oeuvre de circonstance, en l’écoutant elle envisagea de ne pas révéler le présent au 36. Finalement rabiboché Chamfort lui offrit un de ces ronrons par lesquels nous autres adultes humains renouons avec les bienheureuses somnolences d’après tétée.

 

Triturée par la sonnerie elle souffrit ce douloureux éveil qui fait jurer de ne plus jamais picoler autant, qui sème dans la maison des obstacles vicieux, qui rend les objets rebelles et fait bégayer les gestes, qui vrille entre les tempes une seule question renvoyant aux oubliettes tout ce que la culture et l’expérience ont accumulé dans la cervelle, cette question vitale qui mobilise les quelques neurones ayant échappé au massacre… Mais où m’a-t-on planqué ce foutu Doliprane ? En ce naufrage de la raison le transfert de responsabilité est toujours de rigueur…Qu’en a-t-elle fait cette salope, d’ailleurs il va falloir que je la vire elle fout le bordel chez moi !  Maud accueillit Sylvie avec une attitude de pécheresse prête à toutes les pénitences et subit l’inévitable « là où ça se doit » avec une reconnaissance de miraculée. Après une douche glacée, trois cafés, de multiples rinçages de bouche, la grande fliquesse, l’étoile montante du Quai resta prostrée sur le canapé en grelottant dans son peignoir qui glissait de son épaule et dénudait ses petits seins tout grenus de froid.

 

— Elle s’est couchée tard encore sûrement… C’est pas un boulot d’femme ça d’courir après les criminels. Elle est pas moche, même que des fois elle est franchement bien, mais faut qu’elle veuille. C’est ça, faut vouloir. Vouloir c’est c’qui compte dans la vie, mais vouloir juste. Elle pourrait s’trouver un gentil mari, et puis ch’sais pas moi, elle a fait des études, un policier ça peut devenir juge non ? C’est plus tranquille et on est assis. Allez, j’vais y préparer son ensemble gris clair y lui va bien et y sort du teinturier.

 

Maud se laissa coiffer, parfumer, vêtir et eut un grand chaud dans la poitrine quand Sylvie la poussa vers la porte en lui donnant des petites tapes sur les fesses et en lui recommandant de rentrer à une heure normale. Elle allait lui préparer un sauté de veau avec des petits légumes à donner son coeur au diable, y aurait plus qu’à réchauffer.

 

Les yeux clos Fermat écoutait. Rien sur ses traits. Pas un geste, sa respiration était lente et régulière, à peine perceptible, sans elle on aurait pu le croire mort surtout que depuis un gros semestre une pâleur cireuse chassait la chair de son visage.

 

 — Je ne vous cache pas qu’avant-hier encore j’envisageais une sorte de legs. Je partage votre avis : moi aussi je ne crois pas qu’il ait des complices, les gens intelligents s’en passent, comme nous ils savent que le nombre est facteur de fragilité. Qu’il vous implique… Est-ce fâcheux, est-ce une erreur ? Quoi qu’il en soit cela peut avoir de nombreuses causes. Une sorte de duel ou de défi pour le seul plaisir de l’affrontement ? On ne peut exclure une vengeance, de ce côté on fera le tour assez rapidement en rouvrant les dossiers que vous avez traités. C’est délicat… Peut-être faudra-t-il étendre l’examen à ceux que vous avez croisés professionnellement et même à votre vie privée. Réfléchissez-y, cherchez quelqu’un… Comment dire… Qui aurait l’envergure pour concevoir et réaliser une telle opération. Il reste, et c’est irritant, que les victimes sont dans les limbes. Vous y avez pensé, je le suppose... Nous devons être prudents, car, ce binz… Est-ce une menace ? En fait, la véritable histoire ne commence-t-elle pas maintenant ? Cette semaine, avons-nous assisté à un prologue, reçu un avertissement ? Je sais que vous détestez cela, mais portez votre arme, boudez votre fichu vélo, faites travailler votre chauffeur et si vous l’acceptez, c’est plus qu’un conseil, une surveillance discrète de votre domicile ne serait pas superflue. C’est tellement facile votre rue est courte et piétonnière. Allez, j’ose, que donnerait une enquête de voisinage ? C’est fou ce que les gens savent quand on gratte un peu…

 

Maud s’attendait au discours et aux questions. Concernant les habitants de la rue Crémieux elle estimait que la curiosité de Fermat n’était pas fondée. Les maisonnettes appartenaient à des bobos très très friqués, des couples hétéros ou homos qui, comme elle, ne faisaient que sortir et rentrer. Le week-end les volets étaient clos, les voisins avaient les moyens de villégiaturer malgré un mètre carré exorbitant. Pour l’achat Maud avait englouti la coquette donation de ses grands-parents et traînait encore cent cinquante cinq lourdes mensualités. En regagnant son bureau elle se souvint du dimanche d’automne où elle avait découvert la courte voie. Résidant alors dans un vertigineux clapier planté porte d’Ivry, à vélo, chaque dimanche, munie d’un volumineux ouvrage historique elle visitait d’une manière ordinale les arrondissements. Du bleu pâle, du vert tendre, du parme, de l’ocre clair, des pots, des jardinières, des décorations naïves, un village de poupée avait-elle pensé, le soir elle en avait parlé au tout jeune Chamfort et lui avait promis une jolie maison.

 

Juste avant midi le laboratoire livra la confirmation que Maud attendait. Rien d’exploitable dans la poche, les sous-vêtements étaient neufs et contemporains des autres, mais ceux-là convenaient à une femme plutôt menue. Comme elle.

 

À suivre, éventuellement…

 

 

 

JOSEPH HAYDN Adagio de la symphonie en sol majeur, dite la surprise.

Impossible de trouver la superbe version de Jochum qui enregistra les douze « londoniennes » avec justement le London Philharmonic Orchestra, coffret salué par tous les critiques comme une absolue référence.

http://youtu.be/p_ftrysaMHU

Un arrangement singulier… http://youtu.be/lR7BcWF-c5c

 

 images-7--copie-1.jpg

Publié dans NOUVELLES

Commenter cet article

fomahault 26/06/2011 10:01



Parmi toutes les questions qui me taraudent, il y en a une qui me démange plus que les autres... Pourquoi donc ce chartreux s'appelle-t-il "Chamfort" ?? Hein ???  J'espère bien avoir la
solution de ce mystère dans la suite qui, si elle n'arrive pas dès demain, provoquera chez moi une poussée d'acnée sénile !



ZEITNOT 26/06/2011 19:21



Chère Fomahault, il y en a bien qui ont appellé leur chien Thrall et leur chatte Shadow, je pense que notre doux ami le Tavernier a nommé son dobeman Adolphe, alors pourquoi Maud
n'aurait-elle pas baptisé son chartreux Chamfort ? L'intéressée m'a signalé qu'il n'y a aucune référence au chanteur.