DÉDALE -UN-

Publié le par ZEITNOT

UN

 

De part et d'autre les deux immeubles datant des années soixante oppressaient le pavillon haut de trois niveaux, grenier compris. Une façade presque ventrue, à peine moins noirâtre que les pesantes ardoises assommant la construction aux volets clos. Tout en avant d'une robuste porte peinte d'un vert maussade un perron maigrelet et raide torturé par de sauvages épaufrures. Plantés dans la végétation famélique du jardinet un lampadaire décapité, une tonnelle bancale et trois chaises dont la ferraille se tordait sous d'invisibles charges. Le long du massif d'hortensias moribonds un pavage où paire de brouettes, trio d'arrosoir et quelques outils semblaient s'être réfugiés après des années harassantes. Sous le seul arbre courtaud, une niche disjointe, la demeure d'un molosse, et puis enchaînées au tronc deux antiques bicyclettes que la rouille achevait de ronger.

Dans la rue, les gens changeait de trottoir pour filer vers la bouche du métro ou la station de bus, on voyait bien qu'ils étaient intrigués, certains s'arrêtaient puis accéléraient le pas afin de compenser les quelques secondes brûlées dans l'indécision, bientôt il n'y aurait plus rien à voir puisque six hommes fixaient des bâches sur les grilles surmontant le muret protégeant la maison. Plus intense la pluie recommençait à noyer la chaussée, à brouiller la lumière des gyrophares et se transformait en vapeur après avoir inondé les capots. Beaucoup de monde autour des véhicules, les uniformes s'entremêlaient, on se précipitait d'un groupe à un autre, on braillait dans les téléphones et en faisant de grands gestes on désignait la sombre villa. À bord des autos empêtrées dans l'embouteillage causé par la police et les pompiers on pestait, on amorçait des manoeuvres inutiles compliquant encore plus les choses, malgré les glaces fermées une cacophonie montait de toutes ces carrosseries paralysées. Noirci par les nuages le ciel ne laissait pas un filet de jour passer, on aurait pu se croire au ventre de la nuit.

 

À une vingtaine de mètres Fermat, qui trente-six ans plus tôt avait failli rater son bac à cause des maths, ne regardait pas le personnel concerné par l'affaire, fidèle à ses habitudes et s'appuyant sur son expérience il cherchait parmi les passants une silhouette ou mieux, un visage… Une mise visant à la banalité, un corps trahissant l'intention de se fondre dans le décor, une physionomie feignant l'indifférence mais dont les yeux se gaveraient de tout. Il appela Morbier qui ne fut pas surpris par les consignes. Lentement les uniformes regagnèrent cars et voitures et deux bleus restèrent en place : une grande fille rougeaude boudinée dans sa tenue, affligée d’une courte queue de cheval blondasse, et un escogriffe dont le visage boutonneux était barré par une fine moustache. Le joli couple n'avait plus qu'à battre le pavé en attendant la relève.

Dix heures déjà. Des ménagères, des mères avec petiots, des retraités, des chômeurs sans doute, se dirigeaient  vers la supérette ou s'égaillaient chez les commerçants voisins. C'est arrivé pensa Fermat tandis qu'il se dirigeait vers le bistro jouxtant la boulangerie. Les appels auraient pu continuer ou cesser, mais c'est arrivé se répéta-t-il, sept comme annoncé. Pour ce qu'il en savait, une mise en scène étrange, minimale. Selon les premières constatations, comment appeler ça ? Les indices ? Les preuves ? Les trophées ? Le mot élément lui parut le mieux adapté, donc les éléments étaient dans la cave de cette bicoque. Depuis quand ? On le saurait assez vite, mais cette histoire n'avait pas l'air d'être une plaisanterie. En vidant un peu d'eau sur le carrelage, les théières sont toujours trop pleines, Fermat se remémora le peu qu'il savait...

Six appels de six cabines différentes, toujours à une heure du matin pétante, le dix-neuf de chaque mois. Premier appel : un et pas un mot, deuxième appel : deux puis silence, etc. Et enfin cette nuit : sept plus l'adresse. Si lors de la quatrième communication une stagiaire ne s'était pas mise à gamberger, à éplucher le registre, à demander si la carte utilisée appartenait à un réseau bancaire, puis intriguée par le fait qu'il s'agissait d'une carte en vente chez les buralistes fait une note, peut-être que le permanencier n'aurait pas réagi, aurait considéré qu'il s'agissait d'une plaisanterie comme tant d'autres. Le nombre de louftingues appelant la PJ suit le coût de la vie, augmentation constante.

Un habitué salua le patron et tout en examinant les pages hippiques du Parisien déployé sur le comptoir beugla : quel foin c'matin, sont arrivés en force les keufs, vla qu'tout est planqué mainant et qu'ça rsembe à un chantier, me d'mande bien c'qui peuvent chercher làddans, pas du pétrole, et l'humoriste venta bruyamment en s'esclaffant, si c'est l'gaz qui veulent j'ai c'qui faut !

Cette délicieuse finesse n'inspira guère la clientèle.

Comme toujours Morbier hurlait, son compte rendu était assez ahurissant, Fermat rempocha son portable puis se dirigea vers les factionnaires et demanda qu'on lui envoie une voiture.    

 

À suivre, éventuellement.

 

   

 

Après quelques recherches et pour remercier  écusette

Marga Höffgen  

dans la Passion selon Saint Mathieu Aria Erbrame dich

http://youtu.be/0XrM6JHjg2I

 

 

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