BAIGNADE

Publié le par ZEITNOT

Vers dix heures, en ces dimanches d’été, il y a peu de monde sur la promenade surplombant la plage. Tout au long de l’interminable cortège d’immeubles offensant la côte, abaissés, les volets roulants gardent sévèrement le sommeil las et entêté des vacanciers. De terrasse en terrasse commence l’insolite rituel de la mise en place... Des précautions, de la lenteur, des mines graves, des chuchotements comme si le personnel craignait d’habiter la vacuité qu’un souffle d’air bien haut et la marée bien basse ne troublent pas. Même les mouettes se taisent. Furtifs, quelques commerçants se glissent dans des boutiques dont les grilles tardent à être tirées. Épars, des coureurs sur la frange plus foncée que l’eau a quitté... Les uns métronomiques et légers, les autres incertains et heurtés, tous enfermés dans un effort égocentrique, tous en dévotion haletante pour la mécanique du corps.

Chemisette et pantalon de coton bleu clair, d’une pâleur citadine, les rides régulières et graves à l’abri d’un panama posé en arrière, l’homme observe les marches tombant du remblai. Seul un infime plissement des paupières dit son attente alors que ses deux terre-neuve n’en peuvent plus. Ils se dressent, s’asseyent, se relèvent, s’éloignent en trois ou quatre bonds, reviennent, tournicotent autour de leur maître, chahutent, feignent de vouloir se précipiter vers l’escalier, stoppent leur élan, se roulent par terre, s’enchevêtrent et se dégagent brusquement, alternent enthousiasme et attitude penaude, puis, cédant à l’espièglerie, ils reprennent encore plus allègrement leurs tours.

Elle s’approche. Une arabesque du bras, un sourire évapore la sagesse de son visage et glisse une infinie douceur dans l’Iroise de ses yeux. Les chiens piétinent, gémissent, tendent le cou comme si leurs pattes étaient scellées dans le sable, près de cent kilos d’impatience heureuse.

Le jais de son abondante chevelure lovée tout en haut éternise sa sveltesse et les tendres esquisses de ses courbes effleurées par la robe légère. Elle confie son sac à l’homme puis se dévêt, elle est récit de grâce et d’équilibre.  Quelques pas de ballerine et les vaguelettes moussent autour de ses chevilles… Magique, elle va plus loin et se fond dans l’ondoiement. Libérés par une entente secrète les chiens la rejoignent… Il y des gerbes, des jaillissements irisés, le soleil argente les éclaboussures, admirables de puissance les fourrures brunes escortent la nageuse. Le trio s’éloigne d’une demie encablure. Des jeux, des rires, des tourbillons d’écume… Au retour la jeune femme s’agrippe à ses compagnons qui la remorquent avec aisance. Tout le monde atteint le rivage, les chiens sautent comme des cabris et s’ébrouent en attendant que la baignade recommence, et recommence encore.

Maintenant, un peu essoufflée, elle s’enveloppe dans un peignoir lilas, quelques mots au monsieur, des caresses à ses amis. Flexible, aux oscillations d’une barcarolle, la naïade s’éloigne. Demain… Peut-être reviendra-t-elle…

 

 

CHOPIN Barcarolle par Martha Argerich, la tonalité de fa # majeur est solaire…

http://www.youtube.com/watch?v=f99mfQOldx0

 

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Publié dans NOUVELLES

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Renard 02/08/2010 19:28


Une écriture somptueuse...
Merci pour ce blog Zeitnot


Laurence_philo 29/07/2010 19:17


Un beau moment admirablement écrit qui montre que les mots valent toutes les caméras !


D.KELLER 24/07/2010 16:47


Encore un beau moment d'écriture la belle baigneuse me rappelle une lumineuse rencontre.


BMB 19/07/2010 18:47


Dis lui de faire attention parce que la papatte de terre neuve qui nage quand elle t'attrape ça fait mal même si a cinquante kilos pièce ils ne sont pas trop gros...

Belle histoire mais on ne sait pas qui attent le plus la belle inconnue : le maître ou les toutous.


Axel21 19/07/2010 18:00


Quel beau texte, où je vois les chiens comme métaphore du désir de ce monsieur qui pourrait bien être le narrateur.