APRÈS MARTHE -UN-

Publié le par ZEITNOT

Quatre jours depuis la mort de Marthe. Des heures grises, poussiéreuses et fatigantes, faites de gênes, d’inconforts, mais surtout d’énervements rentrés qui lui avaient tissé sur le corps une cote de maille lourde et oppressante; surtout la cousine, cette vieille toute sèche, toute jaune, toute en odeurs pointues, toute en sifflements, et son mari, ce tout rond, tout mou, tout luisant tout en chuintements, enfin ils étaient partis. Autant parce qu’il en avait largement les moyens que pour éviter des discussions, des comptes ridicules, des ergotages sordides, des mines torves, des regards fuyants et des arguments de grippe-sous, il avait tout payé. Tout. L’enterrement, un beau cercueil, un corbillard haut de gamme, un imposant fourgon de marque américaine ou allemande, trois couronnes et un « coussin-raquette », l’inscription funéraire et pour ne plus jamais les revoir l’expédition à leur domicile tourangeau de ce que les rats n’avaient cessé d’appeler religieusement les chers souvenirs de leur défunte, sept fortes malles quand même où, fébriles, ils avaient entassé vêtements et bibelots plus quelques livres. Les dérisoires vestiges d’une vie. Quelle vie ? De Marthe il n’avait jamais su que ses tâches, ses horaires et vaguement son âge. La gouvernante avait succédé à sa sœur aînée qui l’avait proposée un peu avant de convoler, et, comme si elle avait toujours fait partie de la maison Marthe avait continué… La même façon de s’organiser, la même cuisine, un mutisme plus grand, moins de bigoterie, la vraie différence tenait dans l’allure, la blonde potelée au joli visage de poupée nordique avait succédé à la brune chevaline.

 

Il traversa la salle à manger et le salon en s’imposant de n’y point regarder. De l’indécision devant le bureau… Allait-il écrire à ses enfants ou, en tenant compte du décalage horaire, leur téléphoner ? Cette option le tentait car elle différait l’épreuve. Comment leur apprendre ce décès d’une manière appropriée, il savait ses deux filles très attachées à Marthe. Et, et lui ne ressentait rien. Rien. C’était arrivé voilà tout. Subitement, de la même façon qu’un courant d’air venu de nulle part chasse une feuille. Sans trop vouloir y penser, il se doutait que cette mort lui créerait des désagréments. Qui tiendrait la maison, le linge, qui ferait les courses et les repas, comment remplacerait-il cette utilité disparue. Qui d’autre fonctionnerait en silence avec le naturel d’un rouage bien à sa place ? ôtez une pièce, si petite soit-elle, d’une pendulette… Et c’est la paralysie, le temps qui se fige, l’anarchie des habitudes. Tiraillé par la faim il alla inspecter le cellier. Une armoire contenait les confitures, une deuxième les conserves de légume, la troisième une majorité de confits secondée par des préparations étiquetées, thon à la tomate, ragoûts divers, la dernière recelait pâtes, riz, sucres, sels, poivres, huiles et vinaigres. L’inanition ne le menaçait pas d’autant plus que les tiroirs du congélateur étaient bien garnis. Marthe…Trente années de labeur, soudain il se demanda si elle avait été femme pour un homme, et pour qui, cette curiosité l’éberlua et, dans cet instant bizarre, d’autres questions qu’il ne s’était jamais posées l’envahirent avec ce mauvais picotement que l’on ressent lorsque le sang, longtemps bloqué par une mauvaise position, recommence à irriguer les vaisseaux. Au village, après la mort de sa femme, est-ce qu’on avait pensé… Et les relations, et les amis, et même Sandrine et Laure ? Marthe… La lumineuse transparence de son attachement, l’évanescence de son dévouement et cette immatérialité affectueuse, et ces attentions qu’elle avait sans cesse données, n’étaient-ce pas d’exceptionnels gestes d’amour que d’autres avaient vus ? Lui ? Le travail bien sûr, les familles en plus… Celle de Mathilde, ces médiocres bourgeois lyonnais obsédés par leurs affaires tordues, leurs profits infinitésimaux, l’usure des ongles pour faire un microscopique plus, plus que rien. Et les siens ? Aussi blêmes que le tufeau et la Loire par les brumeux matins d’hiver, ces propriétaires rapiats se repaissant de fermages exsangues, becquetant avec componction la misère des gueux. Et lui donc ? Son ascension à la banque, ses postes de direction lui donnant le pouvoir d’accorder, la puissance de ruiner, sa promotion à Paris, cette existence sèche entre la capitale et la province, cette usure de la vacuité. Une vie, ça ? Prisonnier de cette sacro-sainte bonne éducation, fierté de son milieu, contraint par sa lésinerie, rabougri par sa pusillanimité, il avait fonctionné sans enthousiasmes, sans désespoirs, pas plus libre qu’un gond. Après l’accident de Mathilde, comme il avait dû feindre une inconcevable affliction, quel épuisement dans la farce larmoyante mais digne ! Il n’avait même pas cherché à se remarier bien que son entourage ait convié à des goûters quelques taffetas plus ou moins défraîchis. N’ayant connu du mariage que des secousses rares et seulement consenties aux moments de fertilité, son veuvage ne l’avait pas frustré. En congé de maternité durant un trimestre, sa secrétaire, on ne disait pas assistante à l’époque, avait été remplacée par une grande fille rousse avec de l’animalité partout et des senteurs poivrées, le soir de son départ ils avaient dîné puis elle avait voulu danser, et plus encore... Elle habitait un grand studio perché au sixième étage d’un immeuble du square Bolivar. Le repas, le tintamarre de la boîte, ce mélange de sueurs et de tabac, l’alcool, et ce corps qui l’avait pressé, et ces mots de gorge, et ces mains moites dans le taxi, et ce lit défait au milieu de la pièce, et ces vêtements et ces dessous jonchant les draps, et cette posture sombrement incendiaire en l’attendant assise sur le traversin avec juste ses bas…Debout il avait joui et, honteux, cherché à fuir. Alors elle s’était levée, et elle avait débouclé sa ceinture, glissé la main dans son pantalon, et elle avait ri, mais ri. Ce fut son unique aventure, par la suite il revint aux revues de son adolescence, la photo on fait comme on veut, on a son temps et c’est plus simple. Est-ce qu’avec Marthe ?

 

Il ouvrit un pot de bœuf aux carottes, déboucha une bouteille de Bourgueil et s’installa dans la cuisine, il ne restait qu’un demi pain déjà rassis, de cela aussi il allait devoir s’occuper.

 

À suivre, éventuellement.

 

 

 

FRANçois BOIELDIEU Concerto pour harpe en ut majeur.

http://youtu.be/_MBCVvbtdtI

 

images-7--copie-1.jpg

 

 

Publié dans NOUVELLES

Commenter cet article

ANTO 15/07/2011 19:01



Salut :j'ai bien aimé ,c'est un rapide qui me fait penser à une personalité qui a défrayé la chronique .....